Étudiants serbes : « Nous n’aurions jamais imaginé un tel engagement civique »
Né après l’effondrement meurtrier de la gare de Novi Sad en novembre 2024, le mouvement étudiant de Serbie a transformé une demande de justice en mobilisation nationale contre la corruption. À quelques semaines des élections législatives anticipées du 25 octobre, trois étudiant·es racontent comment ce soulèvement inédit est devenu une force politique dans le pays.
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© OLIVER BUNIC / AFP
Natalija Tasic, Nikola Cuturik et Džejlana Ahmetovic sont étudiant·es des universités de Novi Sad, Belgrade et Novi Pazar.
Fin 2024, nous menions une vie étudiante relativement normale. Relativement car, comme beaucoup de notre génération, nous étions attristés par le présent et inquiets pour l’avenir. La corruption systémique en Serbie transformait tout en combat pour les gens ordinaires : trouver un emploi décent, un logement ou des soins médicaux de qualité. Pour s’en sortir, il fallait jouer le jeu du parti au pouvoir, le Parti progressiste serbe, et de sa machine à corrompre.
Nous avons vu à quel point le régime avait capturé toutes les institutions.
Le régime attise les tensions intercommunautaires et interconfessionnelles, rouvrant sans cesse des plaies chez une génération qui aspire à la réconciliation et à la dignité collective. Nous ne pouvions supporter de voir notre pays se vider de ses habitants, ni notre écosystème pillé par des industries extractives. L’étincelle est arrivée le 1er novembre 2024, à Novi Sad, la deuxième ville du pays. Une partie du toit en béton de la gare ferroviaire, récemment rénovée, s’est effondrée, tuant 16 personnes.
Le mouvement étudiant en Serbie est né à ce moment-là. Les étudiants ont exigé des comptes et la justice pour les victimes. Comment une infrastructure aussi élémentaire a-t-elle pu devenir un danger mortel pour la population ? Au lieu d’une réponse claire, les dirigeants se sont renvoyé la responsabilité. Des hommes de main présents aux rassemblements jusqu’à l’impuissance du pouvoir judiciaire, nous avons vu à quel point le régime avait capturé toutes les institutions.
Le mouvement s’est étendu à toutes les universités publiques. Les blocages ont duré huit mois, de l’automne 2024 à la fin du printemps 2025. Le mouvement a gagné l’ensemble de la société, et un grand nombre de citoyens ont manifesté leur soutien. La manifestation du 15 mars 2025 à Belgrade a rassemblé 300 000 personnes dans le calme, avant de se terminer brusquement, à cause d’attaques de partisans du régime et d’une arme acoustique de dispersion des foules utilisée contre des manifestants pacifiques.
Double responsabilité
Il est devenu évident que nos demandes de justice ne seraient pas satisfaites par le régime en place. En mai 2025, nous avons décidé de ne lui présenter qu’une exigence : des législatives anticipées, les élections ordinaires étant prévues pour fin 2027. Les habitants rencontrés voulaient un renouvellement complet du personnel politique, à commencer par ses députés. Nous avons donc assumé une double responsabilité : constituer une liste de candidats et rédiger un programme pour le pays. Nous avons choisi 250 candidats pour la Liste étudiante : professeurs, médecins, avocats, travailleurs agricoles, syndicalistes ou ingénieurs, qui soutiennent le mouvement depuis ses débuts. Un programme de 1 000 pages a été rédigé.
Ce travail de terrain était aussi crucial pour préparer la campagne de proximité et former un réseau de 17 000 témoins chargés de surveiller le scrutin. En décembre 2025, le mouvement est également parvenu à faire échouer le projet de Jared Kushner, gendre de Donald Trump, et du gouvernement serbe de construire le premier hôtel Trump en Europe, après avoir démoli une partie du centre historique de Belgrade.
En mai 2026, nous avons organisé le deuxième plus grand rassemblement de l’histoire du pays, malgré
les intimidations et la répression.
En mai 2026, nous avons organisé le deuxième plus grand rassemblement de l’histoire du pays, malgré
les intimidations et la répression. Le 9 septembre 2026, le régime a accepté notre exigence : il a dû convoquer des élections anticipées, qui se tiendront le 25 octobre. Partout dans le pays, les citoyens ont fait la queue des heures pour signer leur soutien à la Liste étudiante. Elle a été déposée le 14 septembre ; nous avions tenté de garder les noms secrets le plus longtemps possible, pour protéger les candidats d’éventuelles représailles du régime.
Notre mouvement a commencé en réclamant justice pour les victimes de la tragédie de Novi Sad. Nous avons compris peu à peu qu’il nous faudrait forcer le gouvernement à convoquer des élections anticipées pour atteindre cet objectif. En chemin, nous avons appris que les causes justes rassemblent et poussent à aller de l’avant. Nous n’aurions jamais imaginé un tel engagement civique, ni que le mouvement surmonterait les divisions de notre société, notamment celles fondées sur la religion et l’ethnicité. Mais nous l’avons fait.
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