« Pour un meilleur accès des journalistes handicapés à la carte de presse »
Les critères actuels d’obtention de la carte de presse empêchent une partie des travailleurs handicapés d’y accéder. Fondateur de l’hebdomadaire réalisé par des personnes autistes Right Brain et titulaire de l’AAH, Oscar Tessonneau propose à la Commission de la carte un autre mode de calcul des revenus, fondé sur les minima sociaux plutôt que sur le seul chiffre d’affaires.

Je n’ai jamais douté des capacités de nombreuses organisations patronales à faire oublier une chose : un travailleur est aliéné lorsqu’il devient étranger à son travail productif. Dans le système capitaliste, il s’investit pour contribuer à l’enrichissement d’un autre. À la fin de mes études, dans une école de journalisme pour travailleurs handicapés, ma maison départementale des personnes handicapées (MDPH) m’a orienté vers un établissement d’insertion par le travail.
Toute personne titulaire de l’Allocation aux adultes handicapés (AAH) peut cumuler ses minima sociaux avec une activité professionnelle, sous réserve d’un abattement sur les revenus déclarés. Je touche chaque mois 1 023 euros d’AAH, augmentés des bénéfices que me verse une plateforme de commerce en ligne, estimés entre 200 et 500 euros selon les mois. J’ai de quoi vivre juste au-dessus du seuil de pauvreté.
La carte de presse, délivrée par la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (CCIJP), repose sur une définition légale. L’un des critères pour obtenir ce précieux sésame est bloquant pour les personnes dans la même situation que moi : il faut exercer une activité au sein d’une entreprise de presse, rémunérée dans un cadre assimilable au salariat (les piges, par exemple). Même le journaliste le plus précaire reste juridiquement salarié d’une rédaction, organisation au sein de laquelle mes troubles neurodéveloppementaux sont souvent mal compris. Des troubles qui ne m’empêchent pourtant pas de me faire remarquer pour mon travail, comme lors des universités d’été des Écologistes en 2023.
On demande à des journalistes handicapés de choisir entre la reconnaissance qu’offre la carte et la très légère sécurité de l’allocation.
À l’époque, le parti a dû répondre à une avalanche de questions concernant la venue du rappeur Médine. Pour ma part, je me suis contenté d’interroger Marine Tondelier sur une tribune bourdieusienne qu’elle avait publiée dans Libération la veille. Elle y évoquait l’hétérogénéité des classes sociales auxquels appartenaient ses collègues du bureau. Pour la première fois, je rendais verts de jalousie les animateurs des chaînes embauchant des journalistes dits « valides » en me démarquant ainsi.
Pour se voir délivrer leur carte de presse, les journalistes doivent prouver qu’au moins 50 % de leurs revenus proviennent de cette activité salariée. Nous, journalistes et photographes titulaires de l’AAH, ou reconnus à plus de 50 % par la MDPH, sommes exclus de ce cas de figure. Et toute bascule vers un régime salarié nous expose vite à un recalcul des droits de notre allocation et à une incertitude sur son maintien.
Obligation de choisir
On demande ainsi à des journalistes handicapés de choisir entre la reconnaissance qu’offre la carte et la très légère sécurité de l’allocation. En l’absence de ce titre, un journaliste peut se voir refuser l’accès à des événements, comme c’est mon cas lorsque je demande à être accrédité pour documenter les meetings du Rassemblement national. Plutôt que les seuls revenus salariés, la CCIJP pourrait prendre en compte en priorité, en cas de handicap, les minima sociaux. Un système d’ailleurs transposable à France Travail Spectacle pour ceux qui visent l’intermittence, et pour lequel aucun politique n’a, jusqu’alors, décidé de se battre.
Un ensemble de normes irrigue déjà l’économie des actifs précaires. Le secteur du journalisme s’en tient pour l’instant à distance.
En outre, nous devons absolument nous voir attribuer davantage de propositions. Depuis la réforme du code de la commande publique de 2019, les incitations à l’achat responsable auprès des Esat (établissements et services d’accompagnement par le travail), entreprises adaptées et autres travailleurs indépendants handicapés comme moi se sont multipliées. Responsabilité sociétale des entreprises, norme ISO 26000, charte de médiation… Un ensemble de normes irrigue déjà l’économie des actifs précaires. Le secteur du journalisme s’en tient pour l’instant à distance, nous excluant encore un peu plus.
Ces dispositifs doivent être mieux reconnus par les rédactions pour pouvoir se développer. La part de marché laissée aux usagers d’Esat, ou à ces entrepreneurs de misère, afin de vivre dignement, est faible. Quelques progrès ont été réalisés grâce à des dispositifs comme Handeco, une plateforme d’appel d’offres qui met en lien des employeurs et des travailleurs handicapés. Les rédactions ayant plus de vingt journalistes y sont rarement présentes.
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