Sous-traitants d’EDF : les sacrifié·es du parc nucléaire français
Chaque année, pour faire fonctionner les dix-huit centrales du pays, entre 20 000 et 40 000 sous-traitant·es sont employé·es par EDF pour les activités de maintenance. Une main-d’œuvre indispensable fortement exposée à la radioactivité et trop peu protégée, écoutée.
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© Ed JONES / AFP
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« Le nucléaire a contribué à faire croire que l’on pouvait avoir une croissance matérielle infinie » Chez les Écologistes, pas de frictions sur la fission Nucléaire : les sirènes de l’énergie « décarbonée »L’exposition à la radioactivité a laissé à Patrice Girardier, 42 ans, une marque indélébile : une cicatrice d’une quinzaine de centimètres qui part de son oreille gauche et encercle en partie son cou. En janvier 2017, il a subi une thyroïdectomie totale pour stopper un cancer très agressif. Cet ancien sous-traitant dans plusieurs centrales nucléaires vit depuis sans thyroïde et avec un traitement hormonal à vie.
« Je dois prendre chaque jour une forte de dose de Lévothyrox pour éviter tout risque de récidive », raconte à Politis le père de famille, installé en Moselle. Cette ingestion d’hormones artificielles abîme chaque jour un peu plus son corps, ses os. « Je souffre d’ostéoporose sévère avec de fortes douleurs dans la colonne vertébrale. Je dois faire attention à tout pour éviter des fractures, y compris celles liées à la fatigue. » Une autre maladie silencieuse, invisible comme ce cancer détecté presque par hasard le 26 juillet 2016.
Patrice Girardier n’a alors que 33 ans. Depuis près de quatre ans, il est employé d’une des principales sociétés de sous-traitance du nucléaire, qui l’a envoyé pour une mission au cœur de la centrale mosellane de Cattenom. Il est en zone orange, un secteur avec un risque important d’exposition aux rayonnements ionisants. Le jeune père de famille est au poste « d’habilleur-déshabilleur ». Il distribue et retire les combinaisons, les gants et protections respiratoires de chaque intervenant·e pour les protéger.
Un rôle essentiel lors des opérations de maintenance et des arrêts de tranche, durant lesquels les réacteurs sont stoppés pour être inspectés, réparés et rechargés en combustible. Patrice Girardier fait un premier malaise, puis un deuxième. Sorti de la zone orange, il enchaîne les examens médicaux. « Un mois plus tard, j’ai appris que j’avais un cancer de la thyroïde. Les médecins m’ont expliqué que, si j’avais attendu six mois de plus, il se serait répandu dans tout mon corps », précise-t-il.
Pour obtenir mon dossier médical, j’ai dû envoyer une vingtaine de recommandés à la médecine du travail chargée de suivre les travailleurs du nucléaire.
P. Girardier
Au départ, le sous-traitant pense à l’explosion de la centrale de Tchernobyl en avril 1986, à ce nuage radioactif qui est venu contaminer l’air et les terres des départements de l’est de la France. « Mon médecin traitant et la médecine du travail m’ont dit que c’était impossible, alors je me suis mis à faire des recherches sur les risques liés à mon travail », se souvient Patrice Girardier. Plus il creuse et plus il se heurte à des obstacles, des silences, des non-réponses.
« J’ai accepté ma maladie, mais j’ai voulu comprendre d’où elle venait. Pour obtenir mon dossier médical, j’ai dû envoyer une vingtaine de recommandés à la médecine du travail chargée de suivre les travailleurs du nucléaire. On a fini par me l’envoyer, mais il était incomplet. Il manquait les analyses d’urines et de selles. » Des examens susceptibles de faire apparaître la pénétration de radionucléides – des atomes radioactifs – dans son corps, une contamination interne silencieuse dont les effets peuvent se manifester des années plus tard. Il parvient à récupérer les données récoltées par le dosimètre qu’il porte à chacune de ses très nombreuses interventions.
« J’ai été un nomade du nucléaire », assure l’ancien sous-traitant, qui énumère mécaniquement la liste des centrales nucléaires où il a effectué des missions : « Tricastin, Fessenheim, Paluel, Cattenom. » Des sites où il est chargé des tâches dites de « servitude du nucléaire », terme abandonné depuis par EDF. « Par exemple, je nettoyais les poussières radioactives lors des arrêts de tranche. Je passais des lingettes humides pour retirer la poussière radioactive des sols, de la tuyauterie… un peu comme quand vous faites le ménage chez vous. » À chacune de ces opérations, il se trouve à proximité des réacteurs, toujours dans cette zone orange.
Un risque connu mais ignoré
Le 18 avril 2017, quelques mois seulement après son opération, Patrice Girardier adresse une demande à la caisse primaire d’assurance maladie de Moselle pour faire reconnaître son cancer comme maladie professionnelle. Le début d’une longue et éprouvante bataille judiciaire, qui à la lecture des nombreux comptes rendus des uns et des autres semble sans fin. Plusieurs comités régionaux de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP) ont été saisis au fil des années.
Tous ont émis des avis défavorables mais, à deux reprises, le tribunal des affaires de sécurité sociale de Metz a émis un jugement contraire. En juin 2023, un juge demande à la CPAM de reconnaître cette maladie professionnelle. Il écrit clairement dans ses motivations, que Politis a pu consulter, qu’« il existe un lien direct et essentiel entre la pathologie présentée par M. Girardier le 18 avril 2017 et ses conditions de travail habituelles ».
Dans notre société, il y a cette idée que le nucléaire n’est pas plus dangereux qu’une autre industrie mais tout cela est faux.
P. Girardier
Mais la caisse primaire d’assurance maladie de Moselle interjette aussitôt appel. Le 7 décembre prochain, Patrice Girardier a de nouveau rendez-vous devant la justice et il va se présenter seul à la chambre sociale de la cour d’appel de Metz. Les prestigieux cabinets d’avocats spécialistes de ce type de dossier ne l’ont pas suivi dans ce nouveau round judiciaire. Peu importe. Celui qui a quitté l’école avant d’obtenir son brevet des collèges est désormais un expert de la radioactivité. Un lanceur d’alerte qui vit aujourd’hui avec le RSA et peine à retrouver un travail, même s’il a décroché un BTS en 2019.
« J’ai accepté ce travail dans une centrale quand j’étais encore jeune parce que c’était bien payé. Il y avait aussi le prestige de la tâche. Quand vous dites que vous travaillez dans le nucléaire, les gens vous regardent autrement, avoue-t-il en rigolant. Au cours de la formation initiale, on nous dit que c’est dangereux mais on nous répète aussi que tout est sous contrôle. Dans notre société, il y a cette idée que le nucléaire n’est pas plus dangereux qu’une autre industrie mais tout cela est faux, je l’ai compris quand je suis tombé malade. »
En France, il existe un gendarme du nucléaire : l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR). Elle est chargée notamment de protéger les travailleur·ses exposé·es aux rayonnements ionisants. En 2024, cette agence estime que 34 000 sous-traitant·es interviennent dans les centrales, et elle reconnaît que leur taux d’exposition aux radiations ne cesse d’augmenter. Bien plus que celui des 24 000 salarié·es d’EDF. Pourtant, les maladies professionnelles de ces sous-traitant·es ne sont quasiment jamais reconnues.
Le coût humain des centrales nucléaires françaises est un scandale sanitaire que nous sommes malheureusement bien trop peu à dénoncer.
A. Thébaud-Mony
« Je suis en colère, lâche Annie Thébaud-Mony, directrice honoraire de recherche à l’Inserm. Le nucléaire est une énergie extrêmement dangereuse. Il y a bien sûr le risque d’accident, comme à Tchernobyl ou à Fukushima, mais le coût humain des centrales nucléaires françaises est un scandale sanitaire que nous sommes malheureusement bien trop peu à dénoncer. » En novembre 2000, la sociologue du travail et de la santé publiait L’Industrie nucléaire : sous-traitance et servitude. Une longue enquête où elle démontre notamment que les sous-traitant·es supportent plus de 80 % de la dose collective annuelle d’irradiation reçue dans le parc nucléaire français.
Vingt-six ans plus tard, ces travailleur·ses sont de plus en plus nombreux·ses et ne bénéficient toujours pas d’un suivi médical précis. Dans son plan de « relance du nucléaire », le président Macron n’a jamais eu un mot pour ces personnes. Même chose s’agissant des candidat·es à la présidentielle favorables à cette relance. « Ce sont des invisibles, des sacrifié·es. Il y a une volonté délibérée des pouvoirs publics de continuer à développer le parc nucléaire français en ne prenant absolument pas en compte ce coût humain », conclut Annie Thébaud-Mony.
Des malades invisibles
Combien de sous-traitant·es tombent malades après avoir travaillé dans une centrale nucléaire ? Il est impossible de donner un chiffre aujourd’hui. Aucune étude précise n’a été menée par les autorités compétentes. Rien d’étonnant de la part d’EDF, mais les syndicats, eux aussi, sont peu mobilisés sur ce dossier.
Il faut arrêter de défendre l’outil de travail, il faut défendre les travailleurs et les travailleuses.
P. Billard
« Il faut arrêter de défendre l’outil de travail, il faut défendre les travailleurs et les travailleuses. On ne sait pas combien de nos camarades de la sous-traitance sont malades ou décédés à cause de leur exposition trop importante à des radiations », s’alarme Philippe Billard. Lui aussi a été « agent de la servitude nucléaire » de 1985 à 2006. En bonne santé aujourd’hui, il assure vivre avec « une épée de Damoclès » au-dessus de la tête. « Mon bras était parfois à quelques dizaines de centimètres du combustible », se remémore l’ancien sous-traitant.
« Il n’y a aucun suivi pour nous, s’agace encore Patrice Girardier. Les gens qui sont malades ne font pas le lien avec leur passage en centrale parce qu’ils travaillent aussi dans le BTP, par exemple. Je connais d’anciens sous-traitants qui sont malades mais n’ont jamais voulu faire un dossier pour obtenir une reconnaissance en maladie professionnelle. Ils sont persuadés que face à EDF ils ne gagneront jamais ! Nous avons été enregistrés dès nos premières interventions, ce n’est pas compliqué de tous nous retrouver. Il y a urgence pour prendre en charge correctement les malades et que l’entreprise responsable indemnise les familles de celles et ceux qui sont décédés ! »
En juillet dernier, deux députés de La France insoumise ont justement déposé une proposition de loi visant à limiter le recours à la sous-traitance par EDF lors notamment des opérations de maintenance dans ses dix-huit centrales nucléaires. « Nous proposons que, de massive, la sous-traitance devienne résiduelle, précise Pierre-Yves Cadalen, député du Finistère, coauteur du texte. Parce qu’il n’y a pas de meilleure protection pour les travailleurs et travailleuses que le statut de salariés de l’industrie, mais EDF se sert de cette main-d’œuvre de sous-traitants pour se défausser de sa responsabilité. »
Cette proposition de loi ne sera pas débattue dans l’Hémicycle. Seuls deux députés du bloc central, soutiens du gouvernement, l’ont signée. Il en fallait dix. Contacté par Politis à deux reprises, EDF n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien sur la santé des sous-traitant·es.
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