« L’État nous ignore » : surexploités cet été, les pompiers volontaires oubliés à la rentrée

Ils représentent près de 78 % des effectifs, assurent 66 % des interventions, mais sont exclus des discussions sur le très attendu projet de loi sur la sécurité civile. Les deux syndicats de sapeurs-pompiers volontaires revendiquent simplement le droit de s’exprimer.

Elina Barbereau  • 3 septembre 2026 libéré
« L’État nous ignore » : surexploités cet été, les pompiers volontaires oubliés à la rentrée
Un incendie à Marcheprime (Gironde), le 26 juillet 2026.
© ALAIN JOCARD / AFP

« Les pompiers en grève » : c’est ainsi que radios et télévisions annoncent le mouvement social qui débutera le 8 septembre, jour de présentation du projet de loi de modernisation de la sécurité civile. Mais un mot manque : professionnels. Ce sont huit syndicats représentant les 44  00 pompiers professionnels qui ont déposé un préavis de grève.

C’est à eux que sera présenté le projet de loi qui concerne les pompiers, tous statuts confondus. Les volontaires – plus de 200 000 hommes et femmes, qui exercent par ailleurs un autre métier – seront, eux, absents des discussions et ne feront pas grève. Ils étaient les plus nombreux cet été pour éteindre les incendies. Ils effectuent les mêmes missions que les pompiers professionnels, sans limite horaire, payés sur une base de 9 € de l’heure et moins d’un euro l’heure d’astreinte. Pourtant, ils n’ont pas les mêmes droits et pas la même écoute du gouvernement.

Aucun des deux syndicats de volontaires n’a été associé aux échanges sur la sécurité civile de demain. Le Syndicat des sapeurs-pompiers volontaires de France (SSPVF) le dénonce, par la voix de son secrétaire général, Bruno Ménard, interrogé par Politis : « Quand l’État a besoin des volontaires, il les appelle ; quand il faut les écouter, il les ignore. » Ce paradoxe n’est pas nouveau, mais s’aiguise à mesure que la crise de la sécurité civile s’installe.

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« C’est une honte monumentale. On parle de moderniser un système et on oublie de moderniser la représentativité », s’insurge Pierre Sichi, viticulteur et président du collectif des sapeurs-pompiers volontaires de Méditerranée, créé en mai 2021. « Il faut donner la parole aux volontaires, poursuit-il. On ne peut pas laisser le monopole à la Fédération. » Pour lui, les deux syndicats de sapeurs-pompiers volontaires doivent être entendus par le ministère de l’Intérieur.

Une Fédération hégémonique

La Fédération, c’est la FNSPF : Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France, une association loi 1901. Son hégémonie s’est construite sur une mécanique d’adhésion rodée. Tom Burggraeve, secrétaire général-adjoint du SNSPV (Syndicat national des sapeurs-pompiers volontaires) et secrétaire général de sa section Nord, décrypte pour Politis : « N’importe quel pompier qui rentre dans une caserne, devient adhérent de l’amicale et donc de la Fédération. » Car l’amicale organise les fêtes, les journées sportives, elle vend les calendriers et permet d’accéder à une bonne assurance.

La Fédération revendique ainsi autant d’adhérents que de pompiers, tous statuts confondus, et le ministère de l’Intérieur la considère comme le seul interlocuteur légitime sur le sujet des volontaires. Le conseil d’administration de la Fédération est pourtant composé d’officiers, perçus comme très éloignés de la base. « Il n’y a pas de raison qu’elle nous représente plus qu’elle ne représente les professionnels », dénonce Tom Burggraeve.

Quand l’État a besoin des volontaires, il les appelle ; quand il faut les écouter, il les ignore.

B. Ménard, SNSPV

Pour Pierre Sichi, une certaine proximité entre la Fédération et le ministère de l’Intérieur permet d’étouffer les revendications dérangeantes du terrain, comme la retraite, la présence dans les instances décisionnaires, la protection sociale ou les besoins matériels. Et la FNSPF, in fine, servirait de « trampoline » pour les carrières de ses cadres. Grégory Allione, ex-président de la FNSPF, est aujourd’hui député européen Renew ; Fabien Matras, ancien député macroniste, auteur la première loi de modernisation de la sécurité civile, en 2021, conseille désormais la Fédération.

Pas de dialogue social pour les volontaires

Tom Burggreave se réjouit de l’arrivée d’un deuxième syndicat, le SSPFV, né il y a deux ans. S’ils n’ont pas forcément les mêmes revendications, une les relie : être considérés comme des interlocuteurs par Beauvau. D’autant plus quand les enjeux liés aux volontaires, à leur disponibilité, leur santé, et leurs conditions d’engagement occupent une place importante dans les débats. Les deux syndicats le disent : ce n’est plus possible que d’autres « parlent de nous, sans nous ». Au Conseil national des sapeurs-pompiers volontaires, les quatre représentants des volontaires sont nommés par le ministre, sur proposition de la Fédération, sans élection.

Pourtant, sur le terrain, le Syndicat national des sapeurs-pompiers volontaires, créé en 2000, dispose d’élus dans les instances consultatives locales, dans plusieurs départements. Dont, depuis le mois de juin, le service départemental d’incendie et de secours (SDIS) du Nord, le plus important de France, avec ses 4 500 pompiers volontaires. Mais au niveau national, la porte reste désespérément close. Les élus du SNSPV du Nord s’indignent de cette « drôle de démocratie chez les pompiers volontaires » et décrivent « un système verrouillé ».

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Le SNSPV a sollicité à plusieurs reprises le ministère de l’Intérieur pour être reçu. La dernière relance date de début juillet. « On n’a même pas reçu de réponse », déplore-t-il. Le deuxième syndicat en a reçu une, laconique : « Le dialogue social concerne les 9 organisations syndicales représentant les sapeurs-pompiers professionnels et les personnels administratifs et techniques. » Pourtant, la toute-puissante Fédération sera, quant à elle, bien consultée par le ministère le 10 septembre sur son projet de loi, deux jours après les syndicats professionnels. Le 3 octobre, un représentant du gouvernement interviendra au congrès de la FNSPF. Michel Barnier, Bruno Retailleau ou Emmanuel Macron s’y sont d’ailleurs déjà succédé ces dernières années.

Un statut bancal

Si le code de sécurité intérieure fait du volontariat un engagement citoyen hors du code du travail, le Conseil d’État a reconnu au mois de juillet la qualité de travailleur des volontaires. En 2017, il avait établi la légitimité de l’existence d’un syndicat de pompiers volontaires. « Être syndicat, ça ne veut pas dire vouloir être professionnel, précise Tom Burggraeve. Cela veut dire défendre nos intérêts.  » À l’instar des syndicats étudiants par exemple. Les syndicats de volontaires n’ont pas la possibilité de déposer un droit de grève classique. Le SSPVF a d’ailleurs indiqué qu’il n’appellerait pas « à déposer le bip » [le boîtier qui sonne quand un pompier est appelé sur une intervention, quand il d’astreinte ou de garde, NDLR] pendant la grève des professionnels.

Quant à la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France, elle a, par la voix de son porte-parole Éric Brocardi sur Franceinfo, le 30 août, indiqué qu’elle « pourrait légitimement doubler la mise » de la mobilisation « si le projet de loi de modernisation de la sécurité civile ne répond pas aux attentes », évoquant une mobilisation des volontaires en cours de réflexion. Une sortie qui a exaspéré les deux syndicats de volontaires.

C’est une honte monumentale. On parle de moderniser un système et on oublie de moderniser la représentativité.

P. Sichi, sapeurs-pompiers volontaires de Méditerranée

Tom Burggraeve ne se leurre pas : « La réalité, c’est que le syndicalisme chez les sapeurs-pompiers volontaires commence à être connu, mais est encore très peu pratiqué. » Pour les deux syndicats, le défi est immense pour faire entendre une autre voix, dans un paysage où la parole collective reste fragmentée, juridiquement empêchée et dominée par une association gérée principalement par des officiers professionnels.

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Cette silenciation des volontaires s’inscrit dans un climat social déjà tendu. L’intersyndicale des professionnels réclame une trajectoire budgétaire claire pour les SDIS, des recrutements de pompiers professionnels supplémentaires et une meilleure protection des agents. Les syndicats de volontaires demandent en premier lieu à exister comme interlocuteurs et que cesse cette injustice : servir de réservoir de main-d’œuvre mobilisable à merci, sollicité l’été pour éteindre les feux et, dénonce Tom Burggraeve, « invisibilisé, voire méprisé le reste de l’année ».

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