En soutien à Raphaël Kempf, avocat poursuivi pour avoir fait vivre les droits de la décence
Dans une tribune, avocats, universitaires et députés dénoncent les poursuites engagées à l’encontre du défenseur pour outrage à l’encontre d’une directrice pénitentiaire, comme pour mieux déplacer le débat sur les prisons qui explosent.

© Maxime Sirvins
Ce vendredi 25 septembre, Me Raphaël Kempf comparaîtra devant le tribunal correctionnel de Nancy pour de supposés faits d’« outrage » envers une directrice de prison. Ces mots, de simples mots, valent aujourd’hui à celui qui a fait vivre les droits élémentaires d’un homme incarcéré, une comparution en justice :
« Bonjour, Vous n’avez pas honte ?! La justice vous a donné tort et vous persévérez alors que vous n’avez aucun élément nouveau imputable à mon client postérieur à ce jugement. En effet le résultat de l’exploitation du téléphone est postérieur à ce jugement mais résulte de faits imputables à mon client antérieurement à celui-ci. Le comportement de M.X n’a donc pas changé et ne justifie pas ce placement à l’isolement dont vous semblez oublier qu’il constitue une torture blanche. Vous avez d’ailleurs contesté ce jugement devant le Conseil d’État. Si vous étiez un minimum respectueux de l’État de droit, vous attendriez cette décision plutôt que de faire usage de votre pouvoir et de votre force pour faire subir à mon client des conditions de détention ignobles. Je ne suis pas disponible le 4 septembre en raison de la rentrée scolaire, et je vous demande de déplacer ce débat de placement à l’isolement voire, si vous avez encore une once de dignité, à y renoncer purement et simplement, ce serait la meilleure des solutions. Merci en tout état de cause de m’adresser le dossier complet. Bien à vous. »
Nous connaissions l’inclinaison de l’administration pénitentiaire à faire taire les voix de la défense, voici qu’elle veut aussi faire taire celles de la décence. Pensées comme un exemple, voulues comme un avertissement, ces poursuites nous atteignent tous et frappent le serment d’avocat. Quel crime infâme que d’avoir voulu faire respecter une décision souveraine, quel crime odieux que d’avoir refusé viscéralement que l’on maintienne un homme à l’isolement malgré l’annulation de cette mesure par la justice administrative ?
Si la parole d’un avocat devient trop forte, trop dérangeante, trop accusatrice, c’est précisément qu’elle a touché au but et qu’elle est efficace.
Cet étrange renversement est pourtant à l’image de celui que subissent les valeurs de notre société, qui font désormais des autoritaristes les nouveaux garants de la liberté, des chantres du maintien de l’ordre les défenseurs de la raison, des censeurs les censurés. Nous récusons et récuserons toujours ces méthodes, car on ne fait pas taire les voix de la décence.
Et si la parole d’un avocat devient trop forte, trop dérangeante, trop accusatrice, c’est précisément qu’elle a touché au but et qu’elle est efficace. Vouloir la réduire au silence est donc un geste désespéré, venu d’une administration réduite à montrer ses muscles avec la complicité d’un procureur. L’outrage devient ici un formidable outil de déplacement du débat. Cachez ces droits que l’on viole constamment, seuls ceux qui haussent le ton répondront de leurs actes. Ne regardez pas la prison, jugez plutôt ceux qui en parlent.
« Nous ne regarderons pas ailleurs »
Alors que nos prisons sont devenues des entrepôts humains, des « cages » comme le disent nos clients, que la situation explose, nous ne regarderons pourtant pas ailleurs. Nous n’aseptiserons pas nos paroles pour qu’elles plaisent et ne dérangent personne. Nous sommes là pour dire, hurler, crier ce que la société ne voit plus, ce qu’elle ne veut plus voir. Pour contester ce qui doit l’être et raconter ce qui se passe vraiment derrière les murs d’enceinte.
Car la parole de l’avocat doit rester la plus libre possible, parce qu’il « joue un rôle clé pour assurer la confiance du public dans l’action des tribunaux, dont la mission est fondamentale dans une démocratie et un État de droit » (CEDH, affaire Morice c. France, Requête n° 29369/10, arrêt du 23 avril 2015, §132). Des décisions de l’administration qui ne peuvent plus être librement critiquées ne sont pas celles d’un État de droit. Que resterait-t-il de ce droit si l’on ne pouvait plus critiquer ses décisions ?
L’administration pourra toujours enfermer des corps, elle n’enfermera jamais notre voix.
Il y a quarante ans, sous l’impulsion de Gisèle Halimi, le serment d’avocat a changé. Depuis 1982, nous ne jurons plus « de ne rien dire ni publier qui soit contraire aux lois, aux règlements, aux bonnes mœurs ». Grâce à celles et à ceux qui nous ont précédé, les avocats ont brisé les chaînes qui muselaient leurs voix.
Héritiers d’une tradition de liberté de ton, de choix et de fureur, nous refusons qu’un seul d’entre nous ait à répondre de ses mots devant un tribunal. L’administration pourra toujours enfermer des corps, elle n’enfermera jamais notre voix. Le vendredi 25 septembre, nous serons donc aux côtés de Raphaël Kempf. Pour lui, bien sûr. Mais aussi pour que la prison ne se mure pas dans le silence.
Premiers signataires
- Romain RUIZ – Avocat
- Chirinne ARDAKANI – Avocate
- Pierre LEMAÎTRE – Écrivain
- Clarisse SERRE – Avocate
- Frank BERTON – Avocat
- Alice BECKER – Avocate
- Éric FASSIN – Professeur de sociologie
- Lucie SIMON – Avocate
- Guillaume MEURICE – Humoriste
- Stéphane MAUGENDRE – Avocat (président du Syndicat des Avocat.es de France)
- Helin KOSE – Avocate
- Thomas BIDNIC – Avocat
- Eddy ARNETON – Avocat
- Rachel SAADA – Avocate
- Mohamed JAITE – Avocat (président de la section parisienne du Syndicat des Avocat.es de France)
- Zahia RAHMANI – Écrivaine
- Pouria AMIRSHAHI – Député Écologiste et Social
- Sophie CLOCHER – Avocate
- Aurélie TROUVÉ – Députée NFP
- Sophie DJIGO – Philosophe
- Thomas PORTES – Député NFP
- Benoît DAVID – Avocat
- Catherine Glon – Avocate
- Nacira GUÉNIF – Sociologue, anthropologue
- Martin MECHIN – Avocat
- Olivier PETER – Avocat au Barreau de Genève
- Fabiani Marie-Hélène – Avocate
- Vincent Nioré – Avocat
- Marie DOSÉ – Avocat
- Guillaume MARTINE – Avocat
- Mathieu RIBEROLLES – Avocat
- Aïnoha PASCUAL – Avocate
- Anne-Sophie LAGUENS – Avocate
- Delphine BOESEL – Avocate
La liste complète des signataires est à consulter ici.
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