« Les professeurs ont besoin de se sentir respectés par leur hiérarchie »

Alors que les lycéens se mobilisent aujourd’hui pour leur avenir, Patrice, prof de mathématiques à la retraite, nous livre son analyse sur les conséquences de la réforme Blanquer. Annoncée comme une modernisation du lycée, elle a créé des dysfonctionnements que les enseignants avaient prévus.

• 22 octobre 2026
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« Les professeurs ont besoin de se sentir respectés par leur hiérarchie »
© Artem Maltsev

J’ai lutté de 2018 à 2019 contre la réforme Blanquer. Désabusé, après vingt-neuf ans en lycée et à deux ans de la retraite, j’ai demandé ma mutation en collège. Le mouvement lycéen ravive aujourd’hui de mauvais souvenirs. Entendre Jean-Michel Blanquer dire que « tout va très bien Madame la marquise » m’énerve. Les effets de sa réforme étaient prévus par les acteurs de terrain. L’ex-ministre n’avait rien voulu entendre, même pas l’avis négatif du Conseil supérieur de l’Éducation.

Voici un bref rappel chronologique des faits. Octobre 2018 : un chef d’établissement doute de la faisabilité technique de cette réforme (en résumé, un « merdier innommable ») pour les emplois du temps. Novembre 2018 : on dénonce la suppression de 2 650 postes malgré un pic démographique, des programmes trop ambitieux et un contrôle continu stressant et inégalitaire. Décembre 2018 : un tract souligne que Parcoursup avantagera les classes sociales favorisées, mieux armées pour anticiper les attendus du supérieur.

Sur le même sujet : Dans l’enseignement, « ce ne sont pas des réformes, mais un plan social »

Janvier 2019 : j’évoque les problèmes des E3C (épreuves communes de contrôle continu au bac), le recours aux contractuels, l’absence de maths dans le tronc commun et le manque de profs formés en sciences numériques et technologie (SNT) ainsi qu’en numérique et sciences informatiques (NSI). Décembre 2019, à propos des E3C, un chef d’établissement adjoint résume : « On est dans la merde. »

La réforme a tellement bien été pensée qu’elle sera réformée chaque année.

La réforme a tellement bien été pensée qu’elle sera réformée chaque année. Les E3C, au cœur du nouveau bac, ont disparu. Des maths obligatoires sont apparues en première pour les non-spécialistes. L’épreuve de maths de fin de première changera encore en 2027. Le déni, le mensonge, les chiffres qui sortent de nulle part. En septembre 2018, Jean-Michel Blanquer promet que la réforme permettra d’avoir des classes moins chargées. En janvier 2020, les opposants aux E3C sont décrits comme une minorité radicalisée représentant au maximum 0,1 % des personnels. La réforme permettra « la reconquête du mois de juin », dit le ministre.

Incompétence ou cynisme ?

Les professeurs ont besoin de se sentir respectés par leur hiérarchie et les politiques. Blanquer a refusé d’entendre la contestation et trouve normal de remplacer un prof de français par un prof de mathématiques : les élèves feront plus de maths un temps, puis plus de français après. Incompétence ou cynisme ? À ce jour, les enseignants de mon académie, qui doivent s’adapter au quotidien à des situations anormales, sont épuisés, parfois insultés en visio ou confrontés à des violences, n’ont reçu aucun message de soutien du ministre ou du recteur.

On laisse les jeunes passer de classe en classe, parfois avec des notes trafiquées, puis viennent Parcoursup, la frustration et 50 % d’échec en licence.

Le mal français vient de la survalorisation des diplômes. On fait croire qu’un bac+5 est nécessaire pour réussir sa vie. On laisse les jeunes passer de classe en classe, parfois avec des notes trafiquées, puis viennent Parcoursup, la frustration et 50 % d’échec en licence. La réforme Blanquer met les spécialités sur un pied d’égalité : 4 heures en première, 6 heures en terminale. Or les disciplines n’ont pas le même niveau de difficulté. Les mathématiques sont cumulatives : il est absurde de choisir la spécialité maths en terminale sans l’avoir suivie en première. Le programme de première est trop lourd pour 4 heures hebdomadaires.

Sur le même sujet : Comment Blanquer a pris l’option du tri social 

Le rapport Villani (février 2018) préconisait 7 à 8 heures en première et 8 à 9 heures en terminale, sans programmes plus ambitieux, ainsi qu’un enseignement léger pour les élèves « fâchés avec les maths ». La réforme a changé les programmes de deux niveaux d’un coup, oubliant qu’il faut les connaissances du niveau « n » pour acquérir celles du niveau « n+1 ». Le grand oral est pensé pour certaines disciplines, mais pas pour les maths. Les évaluations en cours d’année n’ont pas toutes vocation à noter : elles servent à vérifier que les élèves ont compris et à réexpliquer.

Prendre en compte le contrôle continu pour le bac casse cette logique, stresse les élèves, suscite les contestations des parents, fait grimper l’absentéisme et alourdit le travail des professeurs, qui doivent organiser des rattrapages. On est à mille lieues d’une mission pédagogique ! Le bac avant réforme était plus cohérent, avec une épreuve de 4 heures calibrée pour « l’élève moyen rédigeant posément ». Comme le disait le sociologue de l’éducation François Dubet : « La souffrance des professeurs tient au fait qu’ils ont une capacité d’analyse nettement supérieure à leur capacité d’action. »

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