« La victoire de Glucksmann ne vaut pas blanc-seing pour sa stratégie anti-alliance »

Raphaël Glucksmann est sorti large vainqueur de la primaire « de la gauche socialiste et démocratique ». Conséquence, le Parti socialiste n’aura pas de candidat propre pour la présidentielle 2027. Le résultat divise déjà au sein de la formation. Une situation dont le premier secrétaire, Olivier Faure, sort affaibli.

Névil Gagnepain  • 15 octobre 2026
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« La victoire de Glucksmann ne vaut pas blanc-seing pour sa stratégie anti-alliance »
Meeting de Raphaël Glucksmann lors des élections européennes, au Zénith de Paris, le 30 mai 2024.
© Maxime Sirvins

La primaire de la social-démocratie a rendu son verdict dimanche 11 octobre. Le candidat de Place publique, son coprésident Raphaël Glucksmann, a écrasé un scrutin taillé sur mesure pour lui, avec 66,17 % des voix dès le premier tour. Aucun des trois candidats du Parti socialiste (PS) en lice n’a obtenu plus de 15 points. Olivier Faure est sans nul doute le grand perdant de l’opération. Sa place de premier secrétaire en sort fragilisée. 

La ligne unioniste prônée par ce dernier, et par Ségolène Royal notamment, n’a pas convaincu les électeurs du centre gauche. Mais le nombre de votants reste très faible par rapport aux précédentes primaires socialistes. Alors quelle légitimité ce vote confère-t-il au leader de Place publique ? Et quelles seront les conséquences pour le parti à la rose de cet effacement de la présidentielle ? Frédéric Sawicki, professeur de sciences politiques à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste du PS, tente d’y répondre.

Est-ce que vous aviez vu venir une victoire aussi large au premier tour de Raphaël Glucksmann ? Qu’est-ce que cela dit de cette primaire ? 

Frédérick Sawicki : Il y a très peu de gens, me semble-t-il, qui pensaient que Raphaël Glucksmann serait élu dès le premier tour, et aussi largement. Près de 60 % des inscrits à cette primaire n’étaient pas issus du PS et de Place Publique. Rien ne laissait présager leurs votes. Au vu du résultat, on ne peut exclure que Glucksmann ait bénéficié d’une forme de vote utile. Au-delà de son bon score aux européennes de 2024, par rapport aux autres candidats, il est celui qui apparaît dans tous les sondages depuis maintenant plusieurs mois comme le moins mauvais challenger pour l’élection présidentielle. 

Cet effet sondage avait déjà joué en 2006 en faveur de Ségolène Royal, dans une primaire qui ressemblait un peu à celle-ci, puisqu’elle avait été ouverte à des sympathisants, moyennant une adhésion au PS à 5 €. Ségolène Royal, sans beaucoup de soutiens au sein de son parti, avait alors doublé Dominique Strauss-Kahn et Laurent Fabius, faisant pourtant figures de grands favoris, forte de meilleures intentions de vote face à Nicolas Sarkozy.

Sur le même sujet : Raphaël Glucksmann veut-il tuer le PS ?

Sans du tout minimiser le degré de rejet de Jean-Luc Mélenchon au sein de l’électorat socialiste et dont a pu bénéficier Raphaël Glucksmann, je pense qu’il ne faut pas trop vite aller en besogne, en considérant que c’est une espèce de blanc-seing qui a été donné à sa stratégie de refus catégorique de toute alliance dans la perspective des législatives. Mais la conséquence, malgré tout, est que tous ceux qui espéraient que le candidat sortant des primaires serait vainqueur avec une courte marge et se trouverait affaibli – je pense notamment ici à François Hollande – en sont pour leurs frais. Là, on a un candidat qui est, en quelque sorte, plébiscité. 

Un plébiscite relatif au vu du nombre d’électeurs de cette primaire. En 2017, Benoît Hamon remporte la primaire socialiste avec plus d’un million de voix, contre 80 000 aujourd’hui pour Glucksmann… 

Le faible nombre de votants s’explique par plusieurs raisons. Il tient d’abord au montant assez élevé fixé pour s’inscrire si on n’était pas déjà membre d’un des trois partis organisateurs [PS, Place publique et Gauche républicaine et socialiste, NDLR]. Le montant de 15 euros a été imposé par Raphaël Glucksmann, car il craignait, à tort ou à raison, qu’une cotisation modique amène des militants insoumis à s’inscrire pour le faire battre. Il tient aussi à la décision prise par les adhérents du PS d’exclure de la primaire les ex-insoumis que sont Clémentine Autain et François Ruffin. Mais il tient surtout à la perte de centralité du PS. 

En 2017, le candidat « naturel » du PS, François Hollande, président de la République, ne se représente pas. Personne n’anticipe que le Parti socialiste, toujours hégémonique à gauche, va s’effondrer. Cela explique pourquoi pas mal de citoyens de gauche vont participer à cette primaire. Ils le font d’autant plus que cette primaire est l’occasion de tirer un trait sur la ligne politique gouvernementale, en particulier celle incarnée par Manuel Valls. On a donc une primaire très polarisée droite-gauche au sein du Parti socialiste. Et puis, à l’époque, le parti dispose encore d’une logistique et de moyens importants pour pouvoir organiser matériellement et physiquement un scrutin dans de nombreux bureaux de vote du pays. 

Si Glucksmann perd dès le premier tour, les socialistes reprendront en main la stratégie des législatives.

En 2026, le favori à gauche est Jean-Luc Mélenchon et la grande favorite pour l’Élysée s’appelle Marine Le Pen. Après le 1,7 % d’Anne Hidalgo en 2022, dans l’esprit de beaucoup, le camp socialiste n’a qu’une chance infime de remporter la présidentielle. Il s’est surtout agi de désigner un candidat qui ferait meilleure figure et permettrait à la gauche sociale-démocrate de ne pas disparaître et de pouvoir continuer à compter, notamment lors des élections législatives qui ne manqueront pas de suivre la présidentielle. 

Quelles conséquences de ce revers, pour Olivier Faure qui n’atteint pas la barre des 15 % ? Et pour le PS ? 

Pour Olivier Faure, c’est une très sévère défaite. Le premier secrétaire abordait déjà cette élection primaire en position de très grande fragilité au sein de son parti, après le passage dans l’opposition interne du courant de Boris Vallaud en mai dernier. En dix ans de leadership, Olivier Faure n’aura pas réussi à s’imposer comme candidat naturel à l’élection présidentielle. Mais ses rivaux internes ont tout autant été incapables de promouvoir une candidature crédible dans leurs rangs.

C’est donc d’abord un échec collectif, puisque celui qui a été désigné n’est pas un représentant du Parti socialiste. Les autres socialistes de la compétition, Jérôme Guedj et Ségolène Royal, ont d’ailleurs fait des scores tout à fait piteux. Au total, les trois socialistes récoltent moins de 30 % de l’ensemble des suffrages. Mais Glucksmann ne peut pas pour autant se passer du Parti socialiste. Pour sa campagne, il a d’abord besoin de son argent (entre 2 et 2,4 millions lui ont été promis selon Le Canard enchaîné), mais aussi de ses militants et de leurs savoir-faire, ainsi que de ses élus. Bien sûr ce n’est pas au PS de trouver les onze ou douze millions d’euros nécessaires.

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Si Place publique peut espérer contracter un prêt, il va aussi lui falloir faire ce qu’avait fait Emmanuel Macron avec En Marche ou Jean-Luc Mélenchon avec La France insoumise : créer une plate-forme pour appeler aux dons des citoyens, mobiliser des volontaires, mais aussi recueillir des propositions. Pour qu’elle soit efficace rapidement, il faut, là aussi, des personnes compétentes et aguerries, que le Parti socialiste peut contribuer à fournir. Bref, même s’il sort symboliquement très affaibli de cette primaire, le PS restera un acteur majeur de la campagne présidentielle.

On voit déjà poindre des tensions au sein du PS. Peut-on s’attendre à voir une fronde d’une partie des socialistes, qui ne souhaiteraient pas faire campagne pour Glucksmann ? 

Le défi pour Glucksmann, dans les semaines qui viennent, est de s’assurer que tout le PS le soutient, y compris ses franges les plus critiques et que les Écologistes ne tombent pas dans les bras ouverts de Jean-Luc Mélenchon. Quand je vois ses déclarations récentes, son discours suite à son élection et les interviews données dans la presse depuis le début de la semaine, je constate qu’il réaffirme très fortement l’ancrage à gauche de son programme, sa volonté de rupture, son ambition d’accélérer la transition écologique. Il me semble donc qu’il fait ce qu’il faut. 

Il reste que dans l’état actuel de l’opinion, on voit mal comment le candidat du camp social-démocrate peut espérer se qualifier pour le second tour sans parvenir à obtenir une partie des voix de l’électorat macroniste, lui-même composé pour une bonne part, rappelons-le, d’anciens électeurs de François Hollande de 2012. Par conséquent, la candidature Glucksmann a pour mérite de limiter les risques qu’une partie de cet électorat-là aille vers Édouard Philippe ou Gabriel Attal dès le premier tour.

Est-ce que la victoire de Glucksmann enterre la possibilité de voir une alliance type Nouveau Front populaire lors des législatives après la présidentielle ?

Soit Raphaël Glucksmann devient président de la République et on comprend bien qu’il peut, à ce moment-là, proposer une ligne pour les élections législatives, demander à son Premier ministre de négocier une coalition avec les partis ayant appelé à voter pour lui au second tour. Il est peu probable que les insoumis acceptent d’y participer et nous aurons donc un affrontement au premier tour entre candidats insoumis et candidats ayant rejoint le camp présidentiel.

En l’état, on voit mal comment le candidat du camp social-démocrate peut espérer se qualifier pour le second tour.

Si, à l’inverse, Glucksmann perd dès le premier tour, les socialistes reprendront en main la stratégie des législatives, laquelle sera déterminée par qui gagnera la présidentielle. En clair, à partir du moment où il y a d’abord une élection présidentielle puis très probablement ensuite une dissolution, les législatives et les coalitions mises en place dépendront strictement du résultat de l’élection présidentielle. 

Sur le même sujet : « Raphaël Glucksmann reconduit une ligne sociale-libérale par la timidité sociale de son programme »

Si c’est Marine Le Pen qui est élue, on ne conçoit pas que les différents partis de gauche se tirent dans les pattes et permettent à Marine Le Pen d’avoir une majorité absolue à l’Assemblée nationale. D’ailleurs, les électeurs ne l’admettraient pas. Regardez ce qui s’est passé en 2024. Glucksmann, anti-LFI, a été absolument incapable d’empêcher la constitution d’une coalition dès le premier tour entre tous les partis de gauche. 

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