Macron : le calme ne se décrète pas
Le président de la République a pris la parole au lendemain des mobilisations du 17 octobre. Huit minutes d’allocution pour réclamer le calme et invoquer la sévérité de la justice… sans parler du fond des revendications.
dans l’hebdo N° 1937 Acheter ce numéro

© Ludovic MARIN / AFP
Dans le même dossier…
En images : « Nous sommes le pouvoir », la mobilisation du 17 octobre à Paris Info Politis : à Mulhouse, une jeune de 17 ans perd la vision d’un œil après un tir de grenade lacrymogène, l’IGPN saisie Dans le Pas-de-Calais, la jeunesse rallume la flamme des gilets jaunes Manifestations du 17 octobre : « C’est la convergence des colères aujourd’hui »Emmanuel Macron s’est offert un « 20 heures » pour ne presque rien dire. Ou plutôt si, pour inviter les partis politiques à appeler au calme et adresser à la justice une phrase aussi sidérante que lourde de sous-entendus : « Nos juges rendent la justice en votre nom et ils savent ce que vous attendez. »
Ainsi le chef de l’État signifie-t-il aux magistrats qu’ils sont comptables des attentes populaires, au risque de brouiller dangereusement la frontière entre justice et opinion. Quant au calme, encore faudrait-il s’interroger sur ce qui le rend si difficile à obtenir. Pourquoi appeler au calme quand la colère est à ce point méprisée, caricaturée, verrouillée ?
On ne désamorce pas une crise en sommant celles et ceux qui la traversent de se taire. On ne répond pas à une mobilisation par la seule invocation de l’ordre, surtout lorsque cet ordre est lui-même devenu synonyme, pour une partie de la population, d’injustice sociale et d’impuissance politique.
La doctrine du maintien de l’ordre aurait échoué, entend-on désormais, et la faute en reviendrait aux renseignements généraux. Pourtant, une note des services territoriaux, datée du jeudi 15 octobre, signalait des risques d’exactions et de violences contre les forces de l’ordre. Alors, qu’a-t-on anticipé ? Quelles consignes ont été données ? Pourquoi les effectifs ont-ils semblé manquer précisément là où les tensions éclataient ? Le maire de Marseille, vidéos à l’appui, assure-t-il, s’interroge sur l’absence des forces de l’ordre sur certains lieux de tension, jusque dans sa mairie occupée.
À Limoges, des policiers eux-mêmes auraient déploré leur sous-effectif alors que l’hôtel de ville prenait feu. Laurent Nuñez a reconnu que les forces de l’ordre avaient été débordées et sous-dimensionnées face à la mobilisation. Une question légitime se pose donc : comment expliquer cette défaillance ? Ont-ils mal évalué la situation, mal réparti les moyens, mal donné les instructions ? La question d’une éventuelle passivité volontaire ne saurait être tranchée sans preuves. Mais elle ne peut être écartée par un simple procès en irresponsabilité de ceux qui la posent.
Depuis samedi, tout se passe comme si la mobilisation était née de rien. Comme si les violences, les pillages et les dégradations constituaient à eux seuls toute l’histoire. Les condamner n’oblige nullement à rendre invisible ce qui les précède.
Car il y a une origine à la colère : la vie chère, la précarité, la dégradation des services publics, l’école fragilisée, les perspectives bouchées. Une crise sociale que des années de politiques publiques n’ont pas résolue, et que le pouvoir semble désormais découvrir sous la forme de ses conséquences les plus spectaculaires.
On ne désamorce pas une crise en sommant celles et ceux qui la traversent de se taire.
Il est tout aussi insupportable d’imputer ce qui se passe à une mystérieuse « ultra-gauche » ou à La France insoumise. La procureure de la République de Paris elle-même n’est pas en mesure d’établir une origine politique commune aux personnes interpellées. Accuser ceux qui ne gouvernent pas est une commodité : cela évite de demander des comptes à ceux qui exercent le pouvoir depuis des années et dont les choix ont contribué à la précarisation et au durcissement répressif.
De la Serbie au Chili, de l’Italie à la France, la jeunesse se mobilise. On ne peut pas, sans contradiction, déplorer une génération prétendument apathique, rivée à ses écrans, puis s’indigner lorsqu’elle quitte ses téléphones pour investir la rue. Reste à comprendre ce qu’elle exprime. Et c’est bien là que se trouve le vide, à savoir dans l’absence de réponse politique.
Le calme ne se décrète pas depuis un plateau de télévision. Il se construit. Et il suppose, pour commencer, que le pouvoir cesse de traiter la colère comme une anomalie pour enfin regarder en face ce qui l’a rendue possible.
L’actualité vous fait parfois enrager ? Nous aussi. Ce parti pris de la rédaction délaisse la neutralité journalistique pour le vitriol. Et parfois pour l’éloge et l’espoir. C’est juste plus rare.
Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.
Faire Un DonPour aller plus loin…

En Outre-mer, révolte pionnière

Une jeunesse toujours plus réprimée

Glucksmann, la gauche en moins








