Agression d’un militant insoumis dans l’Yonne : le spectre de la « peste brune qui envahit les campagnes »
Le 9 août, Philippe G., militant LFI de 68 ans, a été agressé dans un hameau icaunais. Seul un des trois auteurs présumés a été poursuivi… lequel a également porté plainte. Le parquet a orienté la procédure vers une médiation pénale prévue ce 4 novembre, que la victime a refusée.

C’est un soir de canicule, au milieu de l’été, le 9 août dernier. Il est environ 22 h 30. Philippe G., 68 ans, passe à vélo dans un lieu-dit de quatre habitations, dans l’Yonne (89), à 12 kilomètres d’Auxerre. Il fait une pause devant une habitation. Soudain, un homme approchant la soixantaine le prend à partie. Tout juste sorti de la maison, il est persuadé que Philippe G. est le « colleur » de stickers insoumis, ceux qu’il arrache depuis plusieurs semaines.
Il m’a dit que si cela ne tenait qu’à lui, il m’aurait jeté de l’autre côté du parapet du pont dans le ruisseau.
Philippe G.
« Il a saisi mon vélo pour m’empêcher de partir. J’avais une sacoche. Dans la bataille, des stickers de la France insoumise se sont éparpillés », souffle Philippe G. Le beau-fils de l’homme, Antoine*, qui a surgi entre-temps, le plaque au sol. « Il m’a fait une clé d’étranglement pour m’empêcher de me débattre. La mère est arrivée aussi et m’a maintenu au sol en tenant mon poignet », poursuit-il, encore très marqué par l’agression. Pour lui, « vu la vitesse à laquelle ils sont arrivés », la manœuvre « était un guet-apens ». Il en est persuadé, « ils devaient être sur le pas de la porte à attendre quelqu’un ».
Les prénoms suivis d’une astérisque ont été modifiés
Eux affirmeront aux gendarmes qu’ils regardaient la télé quand ils ont vu de la lumière, qu’ils ont pensé que c’étaient « des cambrioleurs », puis qu’ils ont compris qu’il s’agissait du « colleur d’affiches » LFI, apparues depuis « plus d’un mois ». Ils s’en étaient d’ailleurs plaints à la mairie, expliquent-ils. La famille est convaincue d’être dans son bon droit.
« Je lui ai dit qu’il n’allait pas s’en tirer comme ça et qu’il allait me donner des renseignements sur son identité », explique le beau-père, Jean*, auditionné le 18 août. Il appelle les gendarmes pendant que Philippe G. est maintenu au sol par sa femme, 73 ans, et son beau-fils, 50 ans, avec lequel il travaille dans une entreprise d’intérim, sur des chantiers.
« Si tu bouges, je t’étrangle et je serre encore plus fort », aurait dit l’un d’eux à Philippe G. qui l’a relaté aux gendarmes en déposant plainte le lendemain. « Il m’a dit que si cela ne tenait qu’à lui, il m’aurait jeté de l’autre côté du parapet du pont dans le ruisseau », ajoute la victime à Politis. Des voitures passent sur la départementale qui traverse le hameau. Le beau-père fait la circulation. Visage contre le sol, Philippe G., l’entend dire aux automobilistes : « C’est bon, on a chopé celui qui colle des stickers, ne vous inquiétez pas, les gendarmes arrivent ! »
Langues déliées
Cette nuit-là, les cris de Philippe parviennent à travers champs jusqu’au hameau voisin. « J’entendais un homme crier “lâchez-moi ! Au secours ! ” », se souvient Marie*. Les gendarmes s’étaient agacés lorsque son fils les avait appelés « car ils étaient déjà au courant ». « Dès qu’une voiture s’arrêtait 30 secondes, les hurlements devenaient plus forts. Il disait « ils vont me tuer ». Puis les voitures continuaient », abonde Éric*, un autre voisin. L’homme se rend sur place, pas tout à fait rassuré. De ce qu’il sait des habitants, ce sont des chasseurs. « Ils sont peut-être armés », pense-t-il. Il découvre Philippe G. « amoché » qui « saigne au niveau de la tempe ».
Le fils, décrit-il, « fait une clé de bras pour garder la tête du monsieur sur le bitume et la mamie le tient pour ne pas qu’il se relève ». Le beau-père évoque en boucle « les stickers » qui lui « cassent les couilles », à peine arrachés déjà recollés. Éric tente de les raisonner. « Vous pouvez ne pas être d’accord, mais le monsieur a un certain âge, vous êtes trois, il est en sang. Vous le mettez par terre alors qu’il ne va pas se sauver. Ne le laissez pas comme ça. » Rien n’y fait. Il repart en prévenant qu’il les surveille de loin.
Pendant 45 minutes, les langues de mes agresseurs se sont lâchées dans un langage digne du RN, en disant que la France insoumise était le parti le plus dangereux de France.
Philippe G.
« Pendant 45 minutes, les langues de mes agresseurs se sont lâchées dans un langage digne du RN, en disant que la France insoumise était le parti le plus dangereux de France », nous précise Philippe G. Dès le lendemain des faits, il dit aux gendarmes avoir entendu l’un d’eux « déverser sa haine », notamment sur le maire insoumis de Saint-Denis, Bally Bagayoko, évoquant une « sale race ». Des propos laissant peu de doute à Philippe G. sur le fait que ses assaillants étaient d’extrême droite. Dans leur audition, ceux-ci nient le caractère « politique » de l’altercation.
De victime à mis en cause
Il a fallu trois quarts d’heure pour que les gendarmes arrivent, vers 23 heures 10. « Une agente a poussé un cri d’effroi en voyant la scène, elle les a engueulés », se souvient Philippe G. Ce dernier est blessé, « la tête en sang due à une ouverture de l’arcade », comme notent les gendarmes dans leur procès verbal (PV). Son genou et son coude sont également ouverts. Les militaires relèvent l’identité des membres de la famille, puis leur indiquent de rentrer chez eux.
Philippe G., est transporté à l’hôpital. Ses blessures entraînent une incapacité totale de travail (ITT) de 7 jours. Il ne comprend pas pourquoi ceux qui l’ont agressé n’ont pas été placés en garde à vue. Et que les stickers aient pris une place à ce point prépondérante dans la procédure. Dès le surlendemain des faits, les gendarmes retournent en effet sur les lieux avec un but, « constater la présence de différents stickers affiliés au groupe politique La France insoumise ». Ils en trouvent une soixantaine, qu’ils cartographient avec minutie et dont ils photographient les différents modèles.
Philippe affirme aux gendarmes que ce n’est pas lui qui les a collés, qu’il s’était simplement arrêté pour réparer son vélo. « Ils m’ont mis la pression pour dire que si ce n’était pas moi, il fallait que je dénonce les auteurs », explique-t-il. « Je n’étais plus une victime. Comme si c’était à cause de moi que l’agression avait eu lieu ». L’obsession des stickers touche la presse locale. 10 jours après les faits, L’Yonne Républicaine consacre une partie de sa une à ces « dizaines d’autocollants politiques affichés dans plusieurs villes » de l’Auxerrois. La procédure pour les « post-it » est finalement abandonnée.
Reste que dans cette affaire, Philippe G. est passé de victime à mis en cause, au même titre qu’Antoine, le beau-fils, qui a déposé plainte contre lui. Une plainte que Pierre Brunisso, avocat de Philippe G. qualifie de « fallacieuse ». Ce sont les gendarmes eux-mêmes qui ont « sommé » Antoine de « consulter un médecin », lorsqu’ils l’ont rencontré devant sa maison, le jour où ils cherchaient les autocollants. En témoigne un PV d’investigation sur lequel on voit quelques égratignures sur les bras qui lui valent quatre jours d’ITT, incomparables avec les blessures de Philippe G.
Mettre sur un même niveau les agresseurs présumés et l’agressé, c’est nier les violences d’extrême droite à l’égard des militants de gauche.
P. Brunisso
Ce dernier répète à Politis s’être « débattu sans porter de coups ». Que « ces gens-là » puissent être considérés comme victimes, ça lui fait « froid dans le dos. » Marie et Éric, les témoins, n’ont jamais été auditionnés. Les poursuites ont été abandonnées contre la mère et le beau-père. Finalement, le parquet d’Auxerre, retenant les « violences réciproques contraventionnelles » entre Antoine et Philippe a orienté la procédure vers une médiation pénale entre les deux hommes, prévue ce mercredi 4 novembre. Contacté, le ministère public n’a pas répondu à nos questions.
Le RN prospère sur « la France des oubliés »
« Mon client a été défiguré. Mettre sur un même niveau les agresseurs présumés et l’agressé, c’est nier les violences d’extrême droite à l’égard des militants de gauche », réagit Pierre Brunisso, l’avocat de Philippe G. Refusant une médiation « inacceptable », l’avocat a saisi le tribunal correctionnel, par voie de citation directe, « des chefs de violences volontaires commises en réunion et d’arrestation, détention et séquestration » pour que comparaissent le beau-fils et la mère. Contactés par Politis, les auteurs présumés n’ont pas répondu à nos sollicitations.
Aux yeux de Philippe G., cette nuit du 9 août est le symptôme de « la peste brune qui envahit nos campagnes » abreuvées par « CNews et les médias mainstream qui rabâchent que les insoumis sont un danger ». Marie ne voit pas d’autre raison pour expliquer « une telle haine pour un autocollant sur un poteau. Rien chez nous ne permet ça ». Dans ce coin de l’Yonne, elle décrit une vie « plutôt rêvée ». « C’est une campagne tranquille, sans problème, où les enfants jouent dehors. Il y a parfois des vols, comme partout. »
Ici, tout le monde se dit bonjour à la boulangerie. Mais on évite de parler politique avec ses voisins. De fait, les trois députés du département sont d’extrême droite. Guillaume Letourneur, politiste qui a consacré un ouvrage au RN dans l’Yonne (À la conquête de la « France des oubliés »), le décrit comme « un espace en perte de vitesse économique et démographique qui, malgré un relatif déclin industriel, reste ouvrier. Le RN y prospère en tenant un discours sur la défense des territoires périphériques, de la “France des oubliés” ».
Le discours décomplexé de l’extrême droite permet le développement de ce genre d’actions.
A-D. Houte
Pour Arnaud-Dominique Houte, historien et auteur d’un livre sur les « citoyens policiers », – phénomène en net regain depuis les années 2010 – « il ne fait aucun doute que le discours décomplexé de l’extrême droite permet le développement de ce genre d’actions ». Il relève également « la crise de confiance envers l’État » que traduisent ces faits.
Le collectif 89 contre l’extrême droite et les insoumis ont appelé à un rassemblement de soutien ce 4 novembre devant le tribunal. « Un camarade et moi-même avons été menacés de mort par un homme se revendiquant du GUD. Le 8 mars, une militante féministe a été agressée. Et pas plus tard que la semaine dernière, nous avons découvert des affiches de l’Action française en centre-ville d’Auxerre », égrène à Politis Adrien Provence, co-animateur de La France insoumise à Auxerre, au sujet de l’atmosphère politique locale. Comme d’autres, une inquiétude l’habite : « Jusqu’où peut aller la violence qu’on reçoit ? »
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