Dans l’Arizona trumpiste, les Démocrates au combat

Pendant trois semaines, Claire Rabès, élue montreuilloise en charge des lieux d’accueil des populations migrantes, a suivi la campagne des Démocrates dans l’Arizona le plus conservateur. Une immersion au cœur de l’Amérique trumpiste, entre difficultés du terrain, engagement militant et enseignements politiques, qui fait écho aux enjeux de la prochaine présidentielle française.

Claire Rabès  • 4 novembre 2026
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Dans l’Arizona trumpiste, les Démocrates au combat
Meeting électoral organisé par Troy Jackson, candidat démocrate au Sénat américain, et Mark Kelly, sénateur démocrate de l'Arizona, à Brunswick, dans le Maine, le 28 octobre 2026.
© JOSEPH PREZIOSO / AFP

L’ambiance était tendue. Trump a fait de cette campagne des élections de mi-mandat un référendum sur sa personne. Il l’a lui-même organisé ainsi, demandant expressément aux électeurs républicains de « faire comme s’il était sur le bulletin de vote ». L’élection s’est ainsi transformée en enjeu existentiel pour les démocrates : perdre et s’enfoncer pour encore de longues années dans les abîmes ou gagner et respirer. Des militants aux sondeurs en passant par les médias, et bien sûr, les politiciens eux-mêmes, tous ont été précautionneux jusqu’au bout du bout. Tous n’ont pas voulu croire en cette vague bleue annoncée à bas bruit, espérée prudemment. Moi non plus, trop marquée par les réminiscences de la campagne présidentielle de 2024.

Ce soir, c’est le sourire aux lèvres de chaque militant.e démocrate croisé.e que j’ai en tête.

Ce soir, c’est le sourire aux lèvres de chaque militant.e démocrate croisé.e que j’ai en tête. C’est chaque résultat qui tombe l’un après l’autre d’une victoire démocrate, d’une première fois – première femme noire gouverneure (Géorgie), première femme amérindienne gouverneure (Nouveau Mexique), première femme latino gouverneure (Texas), premier sénateur musulman (Michigan) – à des annonces incroyables – un sénateur démocrate au Texas, ce qui ne s’est pas fait depuis 30 ans, un sénateur démocrate au Kansas, impensable depuis la Grande Dépression. C’est aussi cette fatigue de la campagne transformée en soulagement. L’enthousiasme viendrait après, quand la vague bleue s’est transformée en tsunami !

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Nous sommes pourtant revenus de très loin. Pour cette deuxième campagne aux États-Unis après l’échec tonitruant de 2024 de l’appareil démocrate (car ce n’est pas la seule défaite de Kamala Harris mais bien un raté historique du Parti démocrate), j’ai moi-même été découragée à plusieurs reprises. À peine arrivée le vendredi soir, je suis partie en manifestation « No King ! » pour appeler à voter rapidement (l’État d’Arizona est un de ceux qui permettent aux citoyens de voter en avance de la date de l’élection générale prévue au 3 novembre) puis en porte-à-porte. Énergisée par les retrouvailles, la bonne ambiance et l’optimisme relatif des militant.e.s, je me suis laissée porter… ça n’a néanmoins pas duré plus de 2 jours, à force de portes fermées et de slogans Maga (Make America Great Again).

Faire campagne là où les démocrates sont minoritaires

Je suis revenue en territoire trumpiste. Le comté de Yavapai, où se trouvent Prescott et Prescott Valley, est un territoire profondément conservateur. En 2024, Donald Trump y a recueilli plus de 66 % des suffrages. Pourquoi revenir ? Parce que je reste convaincue qu’il faut faire campagne là où les démocrates sont minoritaires, qu’il faut rencontrer celles et ceux qui votent, ceux qui hésitent, ceux qui ne votent plus. Parce que je suis convaincue que les politiques publiques doivent répondre concrètement aux enjeux du quotidien pour gagner la bataille idéologique.

En Arizona, l’immigration est devenue l’un des principaux terrains de cette bataille idéologique avec les rafles de la police de l’immigration ICE.

En Arizona, l’immigration est devenue l’un des principaux terrains de cette bataille idéologique avec les rafles de la police de l’immigration ICE. Donald Trump et ses alliés associent les migrations au désordre et aux difficultés économiques. Cette mécanique politique est bien huilée. Elle consiste à prendre des problèmes réels – le logement, le pouvoir d’achat, l’accès aux services publics – et à en attribuer la responsabilité à un groupe de population.

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Les travailleurs contre les immigrés. Les villes contre les campagnes. Les citoyens supposés légitimes contre ceux qui seraient toujours suspects. Néanmoins, tous les électeurs de Trump ne partagent évidemment pas les mêmes motivations. Beaucoup expriment des inquiétudes matérielles, une défiance envers les institutions ou le sentiment de ne plus être entendus.

Des sujets traversent les appartenances partisanes. Ils rappellent que les Américains ne se résument pas à leurs positions sur l’immigration ou l’avortement.

Les « midterms », élections de mi-mandat sont historiquement en défaveur du pouvoir en place. Certes. Mais rares ont été les claques de cette ampleur. Ces élections ont été marquées par l’inflation, le coût de la vie (essence, alimentation), les droits de douane et la guerre en Iran, qui se sont traduits pour les citoyens comme autant de difficultés quotidiennes à se déplacer, se nourrir, se chauffer. En Arizona, tous les candidats ont ainsi soumis au débat des projets de data centers qui soulèvent des interrogations sur la consommation d’eau et d’électricité, dans un État où la pression sur les ressources hydriques est déjà considérable.

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Paradoxe électoral

Des débats que l’on retrouve aussi bien au Texas ou en Géorgie. Ces sujets traversent les appartenances partisanes. Ils rappellent que les Américains ne se résument pas à leurs positions sur l’immigration ou l’avortement. Ce que les Démocrates avaient eu tendance à mettre de côté en 2024 au profit d’une campagne – à laquelle j’avais activement participé – menée sur les valeurs démocratiques, contre le fascisme, pensant que l’outrance de Trump suffirait à gagner sans penser à un agenda politique clair.

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L’Arizona offre d’ailleurs un paradoxe électoral digne de ces swing states, ou États pivots. En 2020, Joe Biden y avait gagné avec seulement 10 457 voix d’avance. Quatre ans plus tard, Donald Trump reprenait l’État avec plus de 5 points d’avance sur Kamala Harris. Pourtant, le même jour, les électeurs choisissaient le démocrate Ruben Gallego pour les représenter au Sénat. En ce sens, de plus en plus d’Américains s’enregistrent désormais en tant qu’indépendants, dans un système où tout est basé sur le bipartisme.

De plus en plus d’Américains s’enregistrent désormais en tant qu’indépendants, dans un système où tout est basé sur le bipartisme.

En Arizona, les indépendants dépassent désormais le nombre de Républicains, d’environ 50 000 électeurs, et c’est déjà une indication particulièrement étonnante dans cet État historiquement républicain. Ainsi, ces électeurs sont les faiseurs de roi/reine des élections, s’attachant plus aux candidats individuels qu’aux étiquettes de partis. Cette réalité oblige à dépasser les catégories trop simplistes entre les deux partis à la marque aujourd’hui dégradée. Les fidélités partisanes existent, surtout dans cette terre Maga, où les membres des Oath Keepers, qui ont participé à l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021, sont de l’autre côté de la vallée… mais elles n’expliquent plus tout.

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Toute ressemblance avec la France…

La victoire démocrate du 3 novembre est un événement politique majeur. Elle ne résout pourtant pas toutes les questions qui traversent la société américaine ni le Parti démocrate. Celui-ci reste partagé entre plusieurs orientations, des centristes jusqu’aux socialistes démocrates (Democratic Socialists of America), mouvement qui prend de l’ampleur et qui pèsera dans le groupe dans la nouvelle Chambre des Représentants.

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Les campagnes de 2026 m’auront aussi rappelé qu’une élection ne se gagne pas seulement avec des millions de dollars de publicité. Elle repose aussi sur une organisation militante patiente, souvent invisible : des bénévoles qui marchent pendant des heures, des conversations qui n’aboutissent pas, des portes qui restent fermées. Et parfois, une porte qui s’ouvre. Toute ressemblance avec ce qui se passe en Europe, particulièrement en France, n’est pas fortuite.

Les discours, les réseaux d’influence et les méthodes politiques traversent l’Atlantique.

Ici, tout le monde me demande d’ailleurs ce qui se passe en France avec les « émeutes ». Et ce qui se passe aux États-Unis n’est pas étanche. Les discours, les réseaux d’influence et les méthodes politiques traversent l’Atlantique. À l’approche de la présidentielle française où le Rassemblement national caracole en tête des sondages, comprendre ces mécanismes me paraît indispensable. Ce soir, je suis fatiguée, mais soulagée – et demain je serai requinquée. Pour la prochaine élection, en France, en 2027.

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