Doit-on aimer la France ?
La liberté d’expression dont bénéficient les citoyen·nes français·es ne peut pas être à géométrie variable. Elle doit permettre à chacun·e d’émettre, sans risque, des critiques à l’égard de son pays. L’édito de Rokhaya Diallo, présidente de Politis.
dans l’hebdo N° 1939 Acheter ce numéro

« Vous aimez la France ?
– Pas telle qu’elle est aujourd’hui, non. »
En répondant ainsi à cette question, il y a quelques jours sur le plateau de BFMTV, j’avais conscience du fait que j’allais secouer mes interlocuteurs et un possible grand nombre de spectateurs. Mais c’est un déferlement de critiques haineuses qui s’est abattu sur moi.
Entre les sommations à « retourner en Afrique » pour les plus polis, et les injures racistes, j’ai brutalement été ramenée à la condition d’invitée à laquelle nombre de personnes attachent l’identité des descendant·es de l’immigration postcoloniale.
L’idée que je puisse aussi facilement quitter le pays où je suis née, et dont mes parents et grands-parents ont été citoyens montre à quel point la présence des descendant·es de personnes colonisées reste vécue comme une option révocable au moindre faux pas.
Avoir l’outrecuidance d’exprimer des sentiments négatifs à l’égard de la France, quand on est noire, semble relever de la plus folle des impertinences. Audace, que chaque personne blanche semble se sentir légitime à sanctionner, en prononçant des arrêtés d’expulsion virtuels.
Pourtant aucune disposition légale ne contraint quiconque à aimer la France : ce que nous devons à notre pays, c’est de respecter ses lois, ses principes. Exprimer une opinion à son égard relève de la liberté d’expression la plus élémentaire. Seule une dictature se permettrait d’énoncer une obligation légale ou morale d’exprimer de l’amour envers elle.
Aussi ne pas aimer la France, et le dire, est un droit. Notre citoyenneté ne peut être pleine et entière que si nous pouvons l’exprimer sereinement sans avoir le sentiment d’être assis·es sur un siège éjectable.
Par ailleurs, critiquer son pays est une preuve d’exigence à son égard. Ces dernières semaines ont été secouées par des mouvements sociaux, rassemblant des centaines de milliers de personnes qui exigeaient de la République qu’elle soit fidèle à ses principes, et qu’elle les applique de manière égalitaire et juste.
« La France aime-t-elle tous·tes ses citoyen·nes de la même manière ? »
A-t-on sommé chaque protestataire d’énoncer une déclaration d’amour à la République ? Non, parce que l’on n’exige que de certaines personnes qu’elles fassent état d’une loyauté absolue envers la France : celles dont les identités les désignent comme des intrus·es arrimé·es à l’obligation perpétuelle de montrer les gages d’une gratitude béate.
Ne pas aimer la France, et le dire, est un droit.
Pourtant, comme je l’exprimais lors de cet échange télévisé, on peut tout à fait considérer que la France telle qu’elle est aujourd’hui n’est pas satisfaisante et œuvrer pour la transformer. À mes yeux, une autre question plus cruciale s’impose : « La France aime-t-elle tous·tes ses citoyen·nes de la même manière ? »
Manifestement non. L’attentat raciste qui a coûté la vie de Pengo Bossio Wangi à Trappes n’a pas été l’électrochoc qui aurait dû mobiliser l’ensemble de la société et de la sphère politique contre la violence raciste. Le 30 octobre, aucun membre de l’exécutif n’a daigné faire le déplacement pour la soirée d’hommage et de commémoration. Peut-on dire que cette France nous aime, quand elle est incapable de pleurer respectueusement nos morts ?
L’amour ne se commande pas. Et si comme le dit l’actrice Rachida Brakni, personnifiant la France, on peut éprouver des sentiments aimants envers des parents maltraitants, je crois que l’on peut aussi conditionner cet amour à une forme de réciprocité.
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