Johann Chapoutot : « Les nazis n’ont pas pris le pouvoir, on le leur a donné »
De la soumission de la bourgeoisie allemande à la montée du libéralisme autoritaire, l’historien revient sur les mécanismes qui ont permis l’installation des nazis au pouvoir en 1933. Une histoire qui éclaire, selon lui, certaines évolutions politiques contemporaines, en Allemagne comme en France et aux États-Unis.
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© Francesca Mantovani / Éditions Gallimard
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« Les interdictions de manifestation révèlent un affaiblissement préoccupant de l’État de droit » Depuis le 17 octobre, la surenchère autoritaire Face au risque autoritaire, refuser la résignationJohann Chapoutot est professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université, spécialiste du nazisme et de la modernité occidentale. Son dernier livre, La Bascule (Gallimard), détaille la prise du pouvoir par les nazis en 1933, quand la République de Weimar et ses élites réactionnaires et centristes, affolées par la gauche, se sont couchées devant Hitler et ses acolytes. Son précédent ouvrage, Les Irresponsables (Gallimard, 2025), montrait comment « cet extrême centre », alors en perte de vitesse, se pensait « destiné à gouverner par nature ». « Quand les forces de répression avertissent qu’elles ne pourront faire face à un soulèvement généralisé, le pouvoir, qui ne repose plus sur aucune base électorale, décide de faire alliance avec l’extrême droite, avec laquelle il partage au fond à peu près tout, et de l’installer au sommet. »
La Bascule. Allemagne, 1933, Gallimard, collection NRF essais.
Vous évoquez la bascule de la bourgeoisie allemande après l’incendie du Reichstag, épouvantée par la menace d’une prétendue terreur rouge. Comment expliquer que la bourgeoisie, le patronat, la droite et le centre se soient ainsi livrés aux nazis ?
Johann Chapoutot : Il faut replacer cette évolution dans une chronologie plus longue. En Italie, onze ans auparavant, une bourgeoisie libérale et les élites patrimoniales, à commencer par le roi, ont installé Mussolini au pouvoir. Elles ont choisi le fascisme contre toute la gauche, des communistes aux socialistes et aux syndicats. En Allemagne, le même mécanisme se reproduit, nourri par une peur du rouge considérable : révolution soviétique en Russie, mouvements révolutionnaires allemands entre 1918 et 1923, république soviétique hongroise en 1919. Aux dernières élections libres, le 6 novembre 1932, le SPD obtient 20 % et le Parti communiste 17 %. Ensemble, ils dépassent les nazis et la droite libérale autoritaire et nationale-conservatrice. La bourgeoisie choisit donc l’extrême droite pour empêcher le retour de la gauche.
Dès mars 1930, une droite conservatrice a décidé de contourner les élections et le Parlement pour gouverner par un état d’urgence quasi permanent.
Vous insistez sur le fait que la dérive autoritaire précède l’arrivée des nazis au pouvoir. Pourquoi faut-il replacer le 30 janvier 1933, jour où Hitler est nommé chancelier, dans une chronologie plus longue ?
Parce que le récit habituel est celui que les nazis ont eux-mêmes construit : ils présentent le 30 janvier comme une rupture absolue. Or, dès mars 1930, une droite conservatrice a décidé de contourner les élections et le Parlement pour gouverner par un état d’urgence quasi permanent. L’entourage de Hindenburg [président de la République allemande de 1925 à 1934, NDLR] utilise systématiquement l’article 48, alinéa 2, de la Constitution de Weimar, prévu pour les situations exceptionnelles. À partir de mars 1930, l’exception devient quotidienne. Les nazis héritent de cette pratique. Hitler est nommé chancelier avec deux autres nazis seulement, sur douze ministres.
L’ordonnance du 4 février 1933 entrave fortement la campagne électorale : saisies de journaux, interdictions de paraître, de manifester ou de se rassembler. Après l’incendie du Reichstag, l’ordonnance du 28 février suspend les libertés fondamentales garanties par la Constitution. La police peut ouvrir le courrier, écouter les conversations, arrêter sans contrôle judiciaire et placer en rétention dans des camps de concentration. Cet état d’exception dure, de fait, jusqu’en 1945. Il faut mesurer ce que cela signifie : les nazis ne suspendent pas seulement quelques libertés pour une période limitée, ils installent durablement un régime dans lequel les garanties constitutionnelles ne protègent plus les individus contre la police.
Malgré la terreur et les violences de rue, les nazis ne remportent pas les élections du 5 mars 1933 par un raz-de-marée. Ils n’obtiennent même pas la majorité absolue.
Les nazis n’ont jamais gagné d’élection nationale. Hitler, lui, n’a jamais été élu à aucun mandat, pas même à un conseil municipal.
Non. Les nazis n’ont jamais gagné d’élection nationale. Ils ont atteint leur maximum électoral le 31 juillet 1932. Ensuite, la courbe s’inverse. Hitler, lui, n’a jamais été élu à aucun mandat, pas même à un conseil municipal. Leur installation au pouvoir, qu’ils qualifient de « prise de pouvoir », relève d’une mystification. Ils n’ont rien pris : on leur a donné le pouvoir. En mars 1933, malgré des conditions désastreuses pour les autres partis, le NSDAP, le parti nazi, recueille un peu moins de 44 % des voix. Avec leurs alliés, les nazis espéraient atteindre les deux tiers ; ils arrivent à peine à 52 %.
La campagne s’est déroulée dans des conditions qui n’avaient plus rien de démocratique. Les élections professionnelles d’avril 1933 le confirment. Dans cette démocratie sociale, les conseils et comités d’entreprise exercent une forme de cogestion. Les nazis promettent au patronat de détruire cet acquis, issu des accords syndicaux de 1918. Entre sept et dix millions de personnes votent : le syndicat nazi, le NSBO, ne recueille que 11,7 % des voix. Ce résultat montre que la société allemande ne s’est pas spontanément ralliée au projet nazi, même si les conditions de l’expression politique sont déjà profondément dégradées.
Le NSDAP ne possède pas de doctrine économique très précise. Vous montrez pourtant qu’il a une solide culture de droite, antimarxiste, imprégnée de darwinisme social et de racisme.
Les fondamentaux sont de droite. Le darwinisme social postule des hiérarchies naturelles entre ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien, entre Germains et autres, hommes et femmes, Allemands et non-Allemands. Il est semblable au darwinisme racial et idéologique. Les nazis ne travaillent pas vraiment la question économique. Pour rallier le patronat, Hitler promet surtout d’éradiquer le marxisme, de détruire la gauche et la démocratie sociale : les patrons redeviendront maîtres chez eux et les syndicats disparaîtront. Hitler sait que cette promesse compte davantage pour ses interlocuteurs que l’élaboration d’un programme économique cohérent.
Le réarmement assurera des commandes aux grands secteurs industriels. Hitler promet aussi de conquérir de nouveaux marchés, au centre et à l’est de l’Europe. Les territoires colonisés fourniront les ressources nécessaires et absorberont les produits allemands. Le projet économique est inséparable d’une politique impériale et raciale. Hitler tient sur ce sujet des discours de géopolitique économique explicites : il présente la conquête comme le moyen de rétablir une domination blanche qu’il estime menacée.

Quand on observe aujourd’hui l’AfD, en Allemagne, voyez-vous des résurgences de ces discours ?
Vous ne faites pas d’anachronisme. L’AfD ne se cache pas d’avoir un regard apaisé sur le passé nazi. Les fondamentaux sont les mêmes : l’ethnonationalisme, c’est-à-dire le racisme au fondement de la nation, et la volonté de revenir sur certains acquis de la Seconde Guerre mondiale. Il existe aussi une forme d’irrédentisme. En 1945, l’Allemagne compte environ douze millions de réfugiés et de personnes déplacées, chassées de territoires désormais situés dans d’autres pays. Cet imaginaire territorial continue de circuler. On voit aussi des saluts nazis à Washington, parfois sans même chercher à dissimuler la référence. Ces phénomènes ne sont pas identiques, mais ils témoignent de la banalisation de références qui semblaient jusque-là disqualifiées.
Les textes répressifs qui réduisent les libertés publiques sont, pour l’essentiel, déjà prêts avant le 30 janvier 1933. Voyez-vous des correspondances avec les évolutions actuelles, notamment en France ?
Les travaux de mes collègues historiens du droit montrent que les ordonnances de 1933 s’inscrivent dans une tradition établie. Dès 1930, l’entourage présidentiel contourne la Constitution sous des formes légales, gouverne par ordonnances et installe l’état d’urgence, notamment pour empêcher le retour du SPD. Heinrich Brüning [chancelier du Reich de 1930 à 1932, NDLR] gouverne sans majorité au Reichstag.
En France, il existe un fort potentiel autoritaire. J’évoque dans mon épilogue le “brutalisme constitutionnel” : brutaliser la population et les institutions tout en restant dans la légalité.
Cette évolution s’appuie sur une tradition plus ancienne, portée par des hauts fonctionnaires et des juristes formés sous le Kaiserreich. Leur conception autoritaire du pouvoir les rend peu attachés à la démocratie et légitime, à leurs yeux, le recours aux outils répressifs. Les nazis héritent donc d’une continuité plutôt que de créer une rupture. Ils n’ont pas besoin de reconstruire entièrement l’appareil d’État. Ils peuvent s’appuyer sur des institutions et des personnels déjà disposés à accepter un pouvoir autoritaire.
Vous employez la notion de « libéralisme autoritaire ». Comment la définir et en quoi permet-elle de comprendre notre situation actuelle ?
L’expression « libéralisme autoritaire », formulée par le juriste allemand Hermann Heller, désigne une combinaison de libéralisme économique, c’est-à-dire une politique de l’offre favorable au patronat, et d’un autoritarisme assumé, qui refuse la démocratie. Heller l’emploie pour qualifier la politique du gouvernement Brüning [Heinrich Brüning est chancelier de mars 1930 à mai 1932, NDLR]. Il y a également les projets de Carl Schmitt, alors conseiller du gouvernement. L’enjeu est de dissocier le libéralisme économique de la démocratie politique : préserver l’ordre économique et les intérêts du patronat, quitte à neutraliser la souveraineté populaire.
En France, il existe un fort potentiel autoritaire. J’évoque dans mon épilogue le « brutalisme constitutionnel » : brutaliser la population et les institutions tout en restant dans la légalité. On peut utiliser le 49.3, recourir à l’article 16 ou armer les préfets. Mais un pouvoir soucieux de démocratie et de dialogue ne ferait pas nécessairement ces choix. Le brutalisme consiste à exploiter toutes les possibilités du droit pour permettre à l’exécutif de se maintenir. La légalité ne suffit donc pas à garantir la démocratie : tout dépend aussi de l’usage politique qui est fait des instruments constitutionnels.
Marc Bloch disait que l’histoire n’est pas la science du passé, mais celle de l’homme dans le temps. Elle permet de faire résonner des analogies.
Le phénomène est d’autant plus dangereux que la France a une tradition bonapartiste (prééminence de l’exécutif, poids des préfets et de la police, etc.), réactivée par la Ve République : on arme l’exécutif et on désarme le législatif. Avec des juristes comme Stéphane Pinon et Olivier Beaud, je montre que la Constitution de 1958 s’inspire davantage de la Constitution de Weimar telle qu’elle a été violée à partir de 1930 que de la Constitution parlementaire de 1919.
Vous faites donc explicitement le parallèle avec la situation française contemporaine ?
Je ne m’en cache pas. Toute histoire est contemporaine : on s’intéresse à un sujet parce qu’on s’interroge sur le présent. Marc Bloch disait que l’histoire n’est pas la science du passé, mais celle de l’homme dans le temps. Elle permet de faire résonner des analogies. Je n’avais pas prévu de travailler sur ces sujets. Mais, comme citoyen et spécialiste de l’Allemagne, je pensais à la période 1930-1933 : les libéraux autoritaires avaient installé Hitler au pouvoir en faisant alliance avec lui pour empêcher le retour de la gauche.
Vous décrivez aussi la soumission anticipée d’une partie de la société allemande : les libéraux, le Zentrum, les syndicalistes chrétiens, jusqu’aux associations de jardiniers. Comment expliquer cet empressement ?
Les nazis s’attendaient à davantage de résistance. Les communistes voulaient une grève générale et une insurrection, mais ils ont été lâchés par les sociaux-démocrates et la centrale syndicale proche du SPD. La mobilisation n’a pas eu lieu, malgré la disponibilité de la base. La presse libérale aurait aussi pu résister.
Dans un télégramme du 5 avril 1933, l’ambassadeur de France André François-Poncet s’étonne de la lâcheté des corporations qui font le travail des nazis à leur place : elles anticipent les exigences du régime, licencient les rédacteurs trop républicains et écartent les journalistes de gauche. Les nazis méprisent ceux qui se soumettent pour obtenir leurs faveurs. Après avoir fait le travail à leur place, ils seront broyés à leur tour. Aujourd’hui, ceux qui anticipent les attentes de l’extrême droite et lui donnent des gages risquent de connaître le même sort.
Quelles sont les grandes différences entre les années 1930 et les glissements liberticides que nous observons aujourd’hui ?
Contrairement à ce que prétend l’extrême droite, nous avons déjà essayé. Nous savons ce que cela signifie.
La première différence est anthropologique. En Europe de l’Ouest, notre rapport à la violence n’est plus celui des années 1930 : à l’époque, nous aurions été des vétérans de la Première Guerre mondiale, habitués aux armes et à la violence. Aux États-Unis, la situation est différente, avec une guerre presque permanente depuis 1945 et des centaines de millions d’armes en circulation. On ne voit pas encore partout des milices fascistes défiler avec la police, mais cela commence chez nous. C’est inquiétant, potentiellement fatal. Il serait temps que la police traite les milices qui défilent avec elle comme elle traite les musiciens place de la République.
Enfin, contrairement à ce que prétend l’extrême droite, nous avons déjà essayé. Nous savons ce que cela signifie, d’autant que le parti d’extrême droite français a été fondé par d’anciens SS. Le lien n’est pas imaginaire. Le niveau d’éducation a aussi changé. Dans les années 1930, le recrutement des élites était extrêmement étroit : à peine 1 % de la population accédait au baccalauréat ou à l’Abitur [diplôme de fin d’études secondaires en Allemagne, NDLR].
La massification scolaire après 1945 a élargi ce bassin. Les corps et les corporations sont aujourd’hui plus divers et, je le pense, plus résistants : ils plieront plus difficilement que leurs homologues de l’époque, où les magistrats étaient généralement de droite et partageaient donc certains présupposés avec les nazis.
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