« Les manifestants ne sont pas des ennemis » : des membres des forces de l’ordre contestent la stratégie répressive
Après les manifestations des 17 et 24 octobre, quatre policiers et gendarmes interrogent l’évolution d’un maintien de l’ordre devenu toujours plus offensif. Manque d’effectifs, formation, usage des grenades et décisions politiques : leurs critiques visent aussi bien les pratiques de terrain que les choix de leur hiérarchie.

© Maxime Sirvins
Le sifflet a beau avoir sonné la fin de la charge, cinq policiers poursuivent leur course. Le reste de leur compagnie d’intervention (CI) est déjà derrière eux. Les coups pleuvent sur leurs boucliers, ils finissent par battre en retraite. Au loin, leurs collègues leur hurlent de revenir. C’était le 24 octobre, cours de Vincennes, à Paris, pendant les affrontements marquant la fin de la manifestation. Une semaine après les violences du 17 octobre, le ministère de l’Intérieur avait annoncé vouloir reprendre la main sur les manifestants. Laurent Nuñez promettait un dispositif « extrêmement mobile, agile et percutant », avec 70 000 policiers et gendarmes mobilisés dans le pays.
Pour plusieurs agents que nous avons interrogés, ce type d’épisode illustre les dangers d’une évolution du maintien de l’ordre : la volonté d’aller « impacter » les manifestants, quitte à exposer les agents eux-mêmes. « Les gens qui sont en face, ce ne sont pas des ennemis », insiste Guillaume*, un officier de gendarmerie mobile, engagé ce jour-là. Pour lui, le métier consiste d’abord à permettre aux manifestants de s’exprimer, tout en empêchant les violences. Pas à transformer chaque incident en affrontement.
Les prénoms suivis d’une astérisque ont été modifiés
Du terrain au ministère
L’officier de gendarmerie mobile raconte avoir reçu l’ordre d’interpeller massivement des manifestants lors d’une précédente mobilisation. « C’était juste pour faire du chiffre », déplore-t-il. Pour lui, le nombre d’interpellations ne devrait jamais devenir une mesure de réussite du maintien de l’ordre. Pourtant à chaque mobilisation, le ministère s’empresse de communiquer sur le nombre d’arrestations. 2 628 interpellations le 17 octobre, 1 435 le 24 et 779 le 31.
Tous les maintiens de l’ordre sont gérés politiquement.
Loïc
« Comptez sur ma fermeté », avait lancé Laurent Nuñez après le 17 octobre, en annonçant la mobilisation des policiers du Raid, de la BRI ou des gendarmes du GIGN le samedi suivant. Pour Guillaume, leur emploi en maintien de l’ordre peut être utile dans des circonstances exceptionnelles, mais il rappelle qu’ils ne sont ni équipés ni formés pour gérer une foule. Leur mobilisation relève, selon lui, davantage de la communication politique.
« Tous les maintiens de l’ordre sont gérés politiquement », confirme Loïc*, un policier parisien ayant servi en compagnie d’intervention. « L’objectif, il est principalement politique. C’est vraiment de montrer les dents en utilisant la réputation de ces unités, peut-être pour effrayer un peu les manifestants et aussi pour rassurer les bourgeois », déplore Lucas*, un policier familier des questions de déontologie.
« Percussion permanente »
Selon plusieurs agents, la bascule a eu lieu au moment de la loi travail de 2016. Les brigades anticriminalité (BAC) ou les compagnies d’intervention ont pris alors une place croissante dans les dispositifs au détriment des unités spécialisées. « La BAC sait gérer une bagarre à la sortie d’une boîte de nuit ou une rixe, explique Guillaume le gendarme. Mais en matière d’ordre public, la percussion permanente [aller au contact des manifestants, NDLR] peut créer plus de problèmes qu’elle n’en résout. »
En matière d’ordre public, la percussion permanente peut créer plus de problèmes qu’elle n’en résout.
Guillaume
Loïc regrette ce changement : « Ce qui fonctionnait, c’était la mise à distance ». En maintien de l’ordre, cette dernière consiste à maintenir un espace entre les forces de l’ordre et les manifestants pour limiter les contacts directs et les affrontements. « Maintenant, j’ai l’impression que c’est au petit bonheur la chance et tant pis pour la casse. »
Le 17 octobre, à Paris, les forces de l’ordre ont été dépassées. Entre 550 000 et 800 000 personnes ont manifesté dans toute la France. Thomas*, un CRS expérimenté, pointe des décisions de la hiérarchie. À Paris ou ailleurs, il décrit notamment des unités maintenues dans des positions exposées. « La mission première d’un commandant d’unité, ce n’est pas de tenir la mission, c’est de ramener ses gars », résume-t-il.
Des effectifs à bout de souffle
Des critiques que l’on retrouve jusque dans les principaux syndicats policiers. Le 25 octobre, même Alliance, syndicat proche de l’extrême droite, dénonçait des agents « toujours plus sollicités, exposés et éprouvés ». Unité alertait également sur l’impossibilité de maintenir un tel rythme chaque week-end. Mais les organisations syndicales défendent globalement le durcissement du ministère, sans remettre en cause la stratégie du contact.
Comme pour tout dans la police, on manque de formation.
Lucas
À ces difficultés s’ajoute le manque de personnel. Le CRS affirme que sa compagnie ne peut parfois « aligner » que 45 à 50 agents, loin des capacités qu’il a connues auparavant. « On était censés avoir 80 à 90 agents sur le terrain. » Les relèves deviennent plus difficiles à organiser. En principe, une unité qui vient de subir plusieurs heures de jets de projectiles doit pouvoir être remplacée avant une nouvelle intervention au contact. Mais faute d’effectifs disponibles, cette relève n’est pas toujours possible.
La formation constitue un autre point de crispation. « Comme pour tout dans la police, on manque de formation », déplore Lucas. Le gendarme mobile insiste particulièrement sur l’entraînement des gradés, qui doivent savoir interrompre une intervention avant qu’elle ne dérape. Il raconte s’être lui-même substitué à un subordonné lors d’une interpellation, sentant que ce dernier commençait à perdre son sang-froid.
Le contact appelle les grenades
L’évolution des pratiques implique aussi une plus grande utilisation des armes. D’après un décompte interne, les compagnies d’intervention parisiennes auraient utilisé environ 4 000 grenades lacrymogènes et 700 grenades à effet assourdissant ou de désencerclement dans la seule journée du 17 octobre. Et cela, sans compter les munitions employées par les CRS et les gendarmes mobiles. 22 000 grenades lacrymogènes ont été tirées dans toute la France, a précisé Laurent Nuñez devant la commission d’enquête sur le 17 octobre.
Pour Thomas, le CRS, l’usage des grenades doit accompagner une manœuvre : permettre un repli, protéger une progression ou maintenir à distance. « Un lancé sans manœuvre, c’est un caprice », tranche-t-il. La majorité des organisations policières défendent l’usage des armes. La CGT-Intérieur, largement minoritaire (1,93 % des suffrages aux élections professionnelles de décembre 2022), a dénoncé une doctrine trop répressive et appelle à privilégier la désescalade.
On demande un usage proportionné. Chacun peut interpréter ce qui est écrit de la manière dont ça l’arrange.
Lucas
Selon RTL, depuis le début du mouvement, l’IGPN a ouvert au moins 20 enquêtes pour des « blessures mutilantes ». Lucas estime que les conditions d’utilisation des armes intermédiaires laissent une marge d’interprétation excessive. « On demande un usage proportionné. Chacun peut interpréter ce qui est écrit de la manière dont ça l’arrange. » Lui plaide pour des règles plus strictes.
Des fautes difficiles à établir
Pour ce policier, le problème dépasse largement les armes. Il décrit une institution qui peine à contrôler ses troupes. Identifier l’auteur d’un coup de matraque relèverait du casse-tête. Les vidéos peuvent aider, à condition de parvenir à identifier l’agent. Il cite entre autres le port de cagoules dissimulant entièrement le visage comme un des principaux problèmes. Une pratique interdite en maintien de l’ordre, mais qui serait largement tolérée. « Les gradés sont au courant. Les officiers sont au courant. Les commissaires sont au courant et pourtant… » L’exemple illustre à ses yeux un « sentiment d’impunité » toléré.
En octobre 2023, le Conseil d’État avait constaté que de nombreux agents ne portaient pas leur référentiel des identités et de l’organisation (RIO), un moyen d’identification pourtant obligatoire. Il avait ordonné au ministère de l’Intérieur de faire respecter cette obligation et d’en améliorer la lisibilité sous un an. Les récentes images montrent toujours des policiers non reconnaissables.
Lucas souligne aussi les difficultés auxquelles se heurtent les policiers qui souhaitent dénoncer les agissements de leurs collègues. « On peut faire remonter à nos supérieurs. Ils vont édulcorer pour qu’au final, rien ne change. » Dénoncer un collègue pour des violences commises pourrait être perçu comme une trahison à l’esprit de corps. « On va invoquer de grands principes de cohésion, de loyauté », explique-t-il. Pour lui, les consignes politiques et « certains discours de fermeté confortent les agents dans l’idée que leurs débordements seront tolérés ».
Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.
Faire Un DonPour aller plus loin…

Direct : un 5 novembre de grève et de manifestations

« Le gouvernement s’autorise de plus en plus à freiner toutes possibilités d’expression démocratique »

Virginie Despentes : « La République n’a pas à mendier que les riches payent un peu d’impôts »







