Islamophobie : quand le déni nourrit la haine
L’attentat antimusulman de Trappes et La Verrière met en lumière une réalité trop souvent niée : l’islamophobie et la responsabilité des discours politiques et médiatiques qui nourrissent, banalisent et légitiment la stigmatisation des musulmans.

© Serge d'Ignazio
Une petite musique est entonnée, imperturbablement, qui, de murmurante, s’est faite de plus en plus bruyante, et ce, au fil des dernières années. Les attentats djihadistes et antisémites commis à partir de 2012 en France, pour la période la plus récente, l’ont accompagnée et potentialisée sans en être la cause déclenchante ou déterminante.
Le musulman avéré ou supposé ne pourrait généralement être que coupable ou agresseur, et rarement victime.
Ces drames, au demeurant, en furent davantage un adjuvant ; ils ont été les composants d’un puissant fertilisant d’un sol nourri au rejet, à la stigmatisation de l’autre et à une culture du soupçon à l’égard de celui qui ne ressemble pas exactement au Français tel que se le représentent ceux qui s’alimentent à cette suspicion. Ne nous y trompons pas : le djihadisme, aussi condamnable et mortifère soit-il, n’a ni pour responsables les musulmans ni ne saurait justifier, d’aucune manière, la haine et le racisme à leur encontre.
Cette culture du soupçon, qui vise plus particulièrement les musulmans visibles dans l’espace public, est entretenue par une multiplicité d’opérateurs situés en des lieux différents de la société, de sorte que le musulman avéré ou supposé ne pourrait généralement être que coupable ou agresseur, et rarement victime. Ce n’est évidemment pas toujours assumé aussi limpidement.
La lutte contre l’islamophobie, laquelle repose sur l’essentialisation négative de l’appartenance réelle ou présumée à l’islam, en est souvent l’angle mort. Celle-là a constamment été prise en mauvaise part, autrement dit spécialement tenue en suspicion par un large spectre de l’espace politique hexagonal de même que par un certain nombre d’éditorialistes et de journalistes qui, au lieu de prendre au sérieux la réalité de cette espèce de racisme s’en sont pris a contrario à celles et ceux qui le dénonçaient.
Islamophobie : un mot jugé illégitime
Posons-nous simplement et tranquillement la question : peut-on endiguer réellement un phénomène, une blessure, une meurtrissure en déniant aux victimes le mot qu’ils se choisissent, lequel mot a, par ailleurs, bénéficié de développements savants rigoureux ici et ailleurs ? Antisémitisme, comme vocable, a une origine controversée en ce qu’il a été popularisé par Wilhelm Marr (1819-1904), qui l’aurait forgé en langue allemande, fondant la même année, soit en 1879, la Ligue des antisémites. Pourtant, le terme est resté et une définition sérieuse et rigoureuse en a été donnée.
Le terme islamophobie ne bénéficie toujours pas de la même réception. En tant que nom ou en tant qu’adjectif, il sent tellement le soufre, pour des motifs peu rationnels, que rares sont les personnalités gouvernementales qui en usèrent au cours de la dernière décennie. Quelques notables exceptions cependant : Najat Vallaud-Belkacem en 2013, Bernard Cazeneuve en 2015 et, plus récemment, François Bayrou en 2025, lequel assuma clairement la qualification d’islamophobie lorsque survint l’assassinat d’Aboubakar Cissé dans une mosquée du Gard.
Alors qu’il existait de sérieuses raisons de voir dans les crimes du vendredi 23 octobre à Trappes et à La Verrière, en plus du caractère terroriste du geste, un faisceau d’indices concordants accréditant l’hypothèse islamophobe, aucun membre du gouvernement ne semblait envisager avec sérieux une telle piste, privilégiant plutôt le refus catégorique de l’emploi d’un mot ou d’un adjectif qui ne semble toujours pas admis ni considéré comme pleinement légitime, ou ne serait-ce que plausible.
Comme si les musulmans ne pouvaient être véritablement victimes en cette qualité, à cause de la religion qu’ils auraient le tort d’avoir en partage avec les djihadistes.
Or la motivation antimusulmane ou islamique est à présent confirmée, suite à la dernière conférence de presse du procureur en charge du suivi de l’affaire. Force est cependant d’admettre, à la lumière de nombreux travaux scientifiques et même d’un rapport de l’ancienne Défenseure des droits, Claire Hédon, que les mobiles racistes visant des personnes en raison de leur couleur de peau procèdent généralement d’une ethnicisation qui, précisément, ne fait plus la différence entre appartenance religieuse et origine ethnique.
La « mauvaise identité »
Celles et ceux qui refusent le mot raisonnent comme si l’islamophobie ne pouvait être que l’instrument exclusif de ceux qui ont tué au nom de l’islam toutes ces dernières années sur le territoire national. Ce raisonnement, éminemment captieux, laisse à penser nolens volens que les musulmans ne pourraient être véritablement victimes en cette qualité, c’est-à-dire à cause de la religion qu’ils auraient le tort d’avoir en partage avec les djihadistes.
C’est au reste surtout la droite radicale et l’extrême droite qui empruntent cette voie, en opérant, alors qu’il leur était demandé de réagir à ce qui venait de se passer à Trappes et à La Verrière, des comparaisons, dans une comptabilité macabre, avec les morts tombés sous les balles ou la lame d’individus radicalisés agissant au nom d’un référent islamique. Comme si, déçus, les extrémistes de droite et d’extrême droite déploraient que le coupable n’ait pas l’identité à laquelle ils s’attendaient et que la victime ait, elle aussi, la « mauvaise » identité.
Il apparaît difficile aujourd’hui plus qu’hier de faire l’impasse sur le poids et le choix des mots, et sur la responsabilité qu’ils engagent.
Depuis de longues années, je travaille à décortiquer et à décrypter patiemment ce qui, dans le langage théologique de l’islam, peut paver la voie à la violence, soit symbolique, soit physique, ce qui m’a amené, tout naturellement, à interroger la responsabilité, au sens wébérien, d’acteurs politiques et médiatiques français qui, notamment après les manifestations du 17 octobre, ont établi un continuum aussi douteux qu’irresponsable entre quartiers populaires, immigration, islam et casse, à l’instar de Florence Bergeaud-Blackler.
Cette dernière, en plus de parler de « razzia », a remis en cause sur X jusqu’à la dernière minute et de façon très ambigüe, dans un narratif qui puise ouvertement aux schèmes conspirationnistes, la portée raciste des actes du mis en cause, à présent largement documentés et étayés, ainsi que ses sympathies extrémistes et convictions islamophobes.
C’est pourquoi il apparaît difficile aujourd’hui plus qu’hier de faire l’impasse sur le poids et le choix des mots, et sur la responsabilité qu’ils engagent, pour celles et ceux qui ont accès à l’arène publique, dans les passages à l’acte violent. Ils ne peuvent, en tout état de cause, déplorer les maux dont ils chérissent ou, du moins, provisionnent les causes par toute une série de discours dépréciatifs et essentialisants à l’endroit des individus et des groupes à raison de leurs origines, de leur sexe et de leur religion supposés.
Des contributions pour alimenter le débat, au sein de la gauche ou plus largement, et pour donner de l’écho à des mobilisations. Ces textes ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction.
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