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Publié le 25 janvier 2007

Économie solidaire : le choix de la démocratie

Madeleine Hersent et Jean-Louis Laville* defendent ici une économie solidaire qui se veut un projet de transformation sociale.

L’économie solidaire revendique une expression publique : après les appels de 1995 et 1997 publiés dans « Le Monde » un manifeste a été diffusé le 22 septembre 2006 dans le même journal suivi d’un meeting le 7 décembre. A l’heure où le tissu social se défait, les inégalités s’accroissent, la précarité augmente, le désespoir envahit des couches entières de la population. Faisant le lit des fanatismes et des intégrismes, il menace de manière profonde notre système social. C’est pourquoi il est important de mobiliser toutes les forces qui veulent construire un autre monde plus juste et plus responsable, centré sur la personne humaine et non sur le profit.

Comment y arriver ? L’effondrement du totalitarisme a montré l’inanité d’un projet révolutionnaire subordonnant l’économie à la politique. Mais ce constat n’implique pas la résignation désabusée devant les dégâts du néolibéralisme observés tant au Sud qu’au Nord. Depuis plusieurs décennies des citoyens s’engagent pour un changement au quotidien. Porteurs d’un projet de transformation sociale de lutte contre les inégalités et d’une nouvelle culture politique ancrée sur la démocratie participative, ils inventent au jour le jour des solutions pour mieux vivre ensemble. Ce foisonnement d’initiatives fait régulièrement la preuve des capacités d’inventivité et de créativité sociale de personnes qui s’organisent collectivement. Beaucoup interviennent dans des territoires défavorisés. Les Régies de quartier installées au cœur des banlieues proposent grâce à l’implication des habitants des activités économiques utiles aux organismes logeurs mais aussi aux collectivités locales. Les restaurants associatifs mobilisent souvent des femmes d’origine immigrée qui créent leur propre emploi en ouvrant des espaces de dialogue. Les structures culturelles regroupées dans l’Union fédérale d’intervention des structures culturelles diffusent une culture populaire actuelle. Les initiatives de santé mentale fédérées au sein du Programme de réhabilitation économique et sociale permettent à des personnes marginalisées de reprendre une position de sujet en se confrontant de manière active à la société. Les membres des Clubs d’investisseurs pour une gestion alternative et locale de l’épargne proposent des financements solidaires. Les réseaux de commerce équitable, tels Minga, Artisans du monde, Biocoop, construisent des filières pour produire, échanger et consommer autrement, tout en proposant des régulations publiques commerciales plus justes. Les mouvements de chômeurs s’organisent pour créer des entreprises collectives permettant d’obtenir des revenus. Des regroupements territoriaux mettent en lien les acteurs au niveau local. Des organisations de solidarité internationale initient des projets économiques ici et là-bas en partenariat avec des réseaux de la société civile du Sud.

Ces initiatives représentent en France des centaines de milliers de personnes. Néanmoins, malgré leur fort potentiel de cohésion sociale, elles ont du mal à se faire entendre dans un monde où la parole est aux forts et aux puissants ainsi qu’aux lobbyings. Pourtant, leur ancrage populaire, leur richesse humaine, leur pluralité ainsi que leur expérience de l’adversité et leur capacité d’adaptation à des réalités multiples en font des acteurs majeurs du mouvement social aujourd’hui. Ce potentiel commence à être identifié dans de nombreux pays. Au Brésil le gouvernement de Lula a mis en place un secrétariat d’Etat à l’économie solidaire ; d’autres gouvernements de gauche lui emboîtent le pas en Amérique du Sud. Pour ce qui est de l’Europe, la première rencontre nationale de l’économie solidaire vient de se dérouler en Allemagne. Le Luxembourg a créé un institut européen. Dans les pays latins, les exemples abondent. Ainsi en Italie, la ville de Rome met en œuvre une ambitieuse politique et crée une « ville de l’autre économie », les jeunes réseaux d’économie solidaire espagnols connaissent un remarquable essor et l’on ne s’étonnera guère de leur dynamisme en Catalogne.

En France, de nombreuses collectivités publiques dont les régions élaborent des plans, mais les initiatives citoyennes ont encore du mal à trouver leur place. Pour sortir de la confidentialité, faire entendre leur diversité, elles se regroupent et tissent des alliances. L’économie solidaire est de plus en plus mobilisée dans les rassemblements de l’altermondialisation parce qu’elle représente concrètement une autre manière d’instituer l’économie en la soumettant à des exigences démocratiques dans le domaine social et environnemental.
Etant donné la place prise par l’économie dans nos sociétés, il devient décisif pour la démocratie de ne pas céder au déterminisme, ni celui du modèle unique d’économie, ni celui de la rupture radicale. Il importe par contre de reconnaître qu’il existe différentes formes et logiques économiques et que celles fondées sur la solidarité ont pleinement droit de cité. Il est temps aujourd'hui que les pouvoirs publics leur donnent les moyens de se développer par la mobilisation de dispositifs adaptés aux acteurs et à la transversalité de leurs modes d’intervention. La démocratisation de l’économie par ces engagements citoyens doit impérativement être soutenue pour construire une société plus juste et plus humaine.

Madeleine Hersent, Co-Présidente du Mouvement pour l’économie solidaire, www.le-mes.org, 4-6 place de Valois, 75 001 Paris

Jean-louis Laville, Professeur Cnam, Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique (Cnrs-Cnam), a co-dirigé : Dictionnaire de l’autre économie, Paris, Gallimard, 2006 / Action publique et économie solidaire – Une perspective internationale Ramonville, Erès, 2005.


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