Société nucléaire, plus que jamais policière

Stéphane Lhomme  • 9 avril 2009
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Si certains slogans issus des années 1970 peuvent aujourd’hui sembler désuets, il en est au moins un qui reste d’une furieuse actualité : « Société nucléaire, société policière » . Ce constat est illustré par l’incroyable affaire révélée le 31 mars par le web-journal Mediapart : EDF, peut-être aidée par la DST (aujourd’hui DCRI), a espionné le Réseau Sortir du nucléaire et Greenpeace. Cette affaire est clairement la suite de celle du document Confidentiel Défense (1) que le Réseau Sortir du nucléaire a rendu public. Issu d’EDF, ce document ultrasensible reconnaît, contrairement à ce qui est prétendu officiellement, que le réacteur nucléaire EPR n’est pas conçu pour résister à un crash d’avion de ligne. Depuis le 11 septembre 2001, c’est une caractéristique quasi rédhibitoire pour l’avenir de ce réacteur que, une fois passés les effets d’annonce, Sarkozy ne vend finalement… qu’à la France ! En tant que porte-parole du Réseau, j’ai fait état de ce document dans divers médias afin d’alerter l’opinion publique. Mauvaise pioche : la seule réaction est venue… de la DST, qui m’a placé en garde à vue à deux reprises, en mai 2006 et en mars 2008, sur réquisition du parquet de Paris, section antiterroriste. Et avec la menace de cinq ans de prison pour « compromission du secret de la Défense nationale » . Rien que ça !

EDF et la DST cherchent aujourd’hui encore à remonter jusqu’à la « source », la personne d’EDF qui informe le Réseau Sortir du nucléaire. Ayant échoué par le biais des gardes à vue, les enquêteurs semblent s’être tournés vers des méthodes illégales. Si la culpabilité d’EDF ne semble pas faire de doute, une question reste posée : la DST a-t-elle aidé EDF à espionner les antinucléaires ? C’est en tout cas ce que laisse penser l’enquête de Mediapart. Dans tous les cas, il s’agit d’un scandale d’État de première ampleur. En attendant les prochains et inévitables rebondissements de cette affaire, élargissons la réflexion : il n’a échappé à personne que, depuis plusieurs années, le pouvoir politique, la police et la justice ont la main lourde à l’encontre des militants syndicalistes ou associatifs. Manifester devient un « métier » à risque. Sans surprise, cette inquiétante dérive est particulièrement exacerbée dès qu’il est question de nucléaire.

Autre exemple : le 23 mars 2008, Jean Marcon, président de l’association Médiane, est interpellé à son domicile et menotté par huit gendarmes pour un supposé « usage abusif du sceau de la République » sur un tract qu’il n’a en réalité jamais écrit ! Il faut dire que Médiane est le « fer de lance » de la résistance contre le projet Iter, réacteur de fusion nucléaire en construction à Cadarache (Bouches-du-Rhône). Jean a été placé en garde à vue et questionné pendant dix-neuf heures, son ordinateur confisqué. Et a obtenu un non-lieu… huit mois plus tard ! Citons aussi le malheureux Julien Coupat, incarcéré depuis des mois dans la fameuse (et fumeuse) « affaire de Tarnac ». Les éléments à charge étant a priori inexistants, les autorités ont agité la sensibilité antinucléaire des neuf mis en cause pour « justifier » leurs arrestations. Plus généralement, force est de constater que l’énergie nucléaire intéresse principalement les autocrates. Certes, l’industrie atomique a réussi à s’implanter dans des pays qui ne sont pas des dictatures, mais rarement de façon démocratique. En France, le programme nucléaire a été lancé en 1973 sans consultation de la population… ni même de l’Assemblée nationale ! Aujourd’hui, les principaux promoteurs de l’atome sont des gens charmants, comme Poutine, Hu Jintao, Sarkozy, Berlusconi, Kadhafi, Ahmadinejad, etc. Pour eux, le risque nucléaire n’est finalement pas un problème à gérer, mais au contraire un parfait prétexte pour surveiller ou arrêter les écologistes ou les citoyens un peu trop curieux. « Société nucléaire, société policière. » L’atome ne nuit pas seulement à l’environnement et à la santé des êtres vivants : il irradie aussi la démocratie…

(1) www.sortirdunucleaire.org/dossiers/confidentiel-defense.html

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