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Publié le 12 août 2014

N’oubliez pas qu’il existe d’autres possibilités ! (épisode 2)

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Illustration - N’oubliez pas qu’il existe d’autres possibilités ! (épisode 2)

Suite des chroniques pour ne pas bronzer idiot(e)s – qui seront, lecalendrier fait bien les choses, au nombre de trois – avec une série de livres toniques. Tous en lien avec une pensée et une culture qu’on résumera sous le vocable de « soixante-huitardes », même s’ils font parfois référence à des mouvements, des pratiques ou des écrits antérieurs. Ces ouvrages sont la preuve que l’« esprit de 68 », que d’aucuns prétendaient il y a peu liquider, n’est pas mort, loin s’en faut. Un demi-siècle plus tard, les rêves et les aspirations des soixante-huitards à d’autres vies et d’autres mondes font écho à ceux des jeunes et moins jeunes de l’an 2014.

Les années 1960-1970 furent un cocktail, que dis-je une marmite détonante, innovante et bouillonnante (il était temps !). Une « révolution » (dans tous les sens du terme) inachevée, certes, car étouffée dans l’œuf par les défenses immunitaires du système, mais réussie. N’en déplaise aux aigris-envieux-oublieux-de-leur-propre-jeunesse qui, ayant retourné leur veste, la préfèrent « ratée » et la désignent aujourd’hui comme responsable des maux dont ils ne veulent pas endosser la paternité. Dès les années 1980, la possibilité qu’un autre monde advienne est redevenue virtuelle, mais elle a laissé, comme tant d’autres épisodes de l’histoire humaine, des traces profondes dans toutes les strates de la société. Elle reste gravée dans les mémoires, attendant le cycle suivant pour être, à nouveau, actualisée.

Depuis une quinzaine d’année, les divers mouvements et pratiques qui avaient alors nourri l’espoir d’un monde meilleur refont surface – contre-culture, activisme politique, arts engagés, médias et art libres, anti-psychiatrie, mouvements pour la paix, culture du troc et de la gratuité, écologie et retour à la nature, cultures aletrnatives, « do-it-yourself », progrès (là encore au bon sens du terme) technologique, etc. –, le tout saupoudré de quelques substances psychotropes et de musiques ouvrant d’autres portes. Ces ingrédients sont amplifiés par l’informatique et les réseaux mais aussi par une inflation des précarités, des intolérances et un recul des libertés, qui en font des nécessités. Il y a comme une urgence dans l’air et une aspiration de plus en plus généralisée à changer d’ère. De quoi faire renaître, un peu partout autour du globe, des lucioles d’espoir : pour ceux qui ont touché du doigt ou entendu les échos rémanents de ces alter- réalités et pour leurs enfants ou petits-enfants à qui on – vous, nous, « ils » – ne laisse pas grand horizon. Ajoutons que ça tombe, on ne sait pas exactement d’où, mais ça tombe bien, puisque nous approchons (à l’échelle du temps cosmique) de l’ère annoncée du verseau. Nous sommes également entrés depuis quatorze ans déjà dans ce XXIe siècle dont Malraux n’a sans doute pas dit qu’il «   serait religieux ou ne serait pas   » , mais où il entrevoyait «   la possibilité d’un évènement spirituel à l’échelle planétaire   » . Tout espoir est donc permis !

Inutile de dire que la très inspirée revue Orbs – digne successeuse du Planète des années 1961-1971 –, l’irrégulomadaire satirique franco-belge Zélium avec ses Vaneigem, Frémion, Godin, Thorel et consorts, la revue Tête à Tête (voir « N’oubliez pas qu’il existe d’autres possibilités ! (épisode 1) », http://www.politis.fr/N-oubliez-pas-qu-il-existe-d,27699.html ) ou encore Marijuana Land de Jonah Raskin, gonzo-enquête sur la bulle spéculative autour de la libéralisation de la ganja en Californie (voir « Cannabis médical made en France : l’ivresse mais pas le plaisir », http://www.politis.fr/Cannabis-medical-made-en-France-l,27459.html), appartiennent à cette famille d’ouvrages interconnectant histoire et époque actuelle.

« Système DIY (Do it Yourself), Faire soi-même à l’ère du 2.0 » est de la même veine. Cet ouvrage de 238 pages, publié, chose rare chez les grands éditeurs, sous licence Creative Commons (diffusion et reproduction autorisées) par la collection « AlterNatives » de Gallimard, est «   une compilation thématique composée et écrite à plusieurs mains   » sur des thèmes divers qui tissent ensemble une galaxie de possibles. «   Nous retrouvions chacun dans nos disciplines et univers de références des valeurs partagées et une volonté d’action commune héritées de certains mouvements culturels de ces dernières décennies   », explique Étienne Delprat, son coordinateur. Et de citer hippies, yippies, mouvements underground, punk et activistes. Dans la forme, ce livre n’est pas sans rappeler le très fameux Whole Earth Catalog de Steward Brand (revue publiée de 1968 à 1972 (voir « Armer l’esprit, IV » http://www.politis.fr/Armer-l-esprit-IV,20521.html ), ou le Catalogue des Ressources (1975 aux mêmes Editions Alternatives). Son graphisme et sa mise page sont aussi créatifs que ceux de la free-press d’antan, mais revisités à la mode 2.0.

Cet objet hybride mixe techniques, trucs et astuces, projets concrets et utopies réalisables. Il renvoie, bien sur, à Do It , livre manifeste de la génération Yippie de Jerry Rubin et aux actions perpétrées avec son compère Abbie Hoffman pour affirmer droit à la liberté, à l’autonomie et dérision du politique. Tel un écho discrètement apposé sur la jaquette rouge de quatrième de couverture, la phrase de Félix Guattari leur répond : «  Do it, tel pourrait être le mot d’ordre d’une pragmatique micro-politique  » (2011 Ligne de fuite, Pour un autre monde des possibles). La première partie de ce livre, intitulée « Boîte à outils », traite de production d’énergie, de prototypage (avec les imprimantes 3D) , d’ Open hardware , de réseaux ouverts d’échange, de partage et de transmission. La seconde, « Catalogue de projets », évoque des expériences en cours autour du corps, du copyleft, d’espace de travail et de vie partagés. Sans oublier le nerf de la paix, l’économie, elle aussi revue et corrigée à la sauce DIY. Un livre de chevet à conserver.

Toujours chez AlterNatives, dans la petite collection « Manifestô », la Vie share, mode d’emploi : consommation, partage et modes vie collaboratifs , signé Anne-Sophie Novel, développe le thème de la vie partagée et de l’économie collaborative. Comment louer, prêter, troquer, voire donner auto, vélo, logement, chambre, meubles, jardin, fruits et légumes, livres, savoirs, objets ménagers, dîners, etc, pour vivre plus riche lorsqu’on est pauvre. Et du même coup laisser sur le trottoir ces industriels et multinationales qui veulent absolument aliéner chaque parcelle de nos existences. Dans la même collection, Ré-enchanter le monde ; l’architecture et la ville face aux grandes transitions , ouvrage collectif d’architectes lauréats des Global Awards for sustainable architecture, publié sous la direction de Marie-Hélène Contal. Ce petit livre se présente comme «   un manifeste sur l’avenir du monde habité   » . Il pose quelques questions essentielles comme «  Le monde global est-il devenu plat ?  » ou quel est «   l’avenir des petites choses   » . Les auteurs y évoquent quelques pistes de développement pour des villes plus humaines, solidaires et collaboratives, avec des projets débordant la notion d’habitat et de propriété. Une architecture qu’on pourrait dire 2.0, que Aliki-Myrto Peysinaki, la coordinatrice scientifique, décrit comme «   (ré)conciliée avec une vision politique, [...] invitée à répondre à une problématique qui dépasse son propre champ; s’inspire des modes de perception du monde, en prenant comme référence ultime la terre dans sa globalité   » .

Dans la série jouons, faisons et écrivons collectif, Constellations, Trajectoires révolutionnaires du jeune XXIe siècle , le pavé de 703 pages édité par Michel Valensi, grand maître des Éditions de l’Éclat et de sa collection « Premier Secours », est un phénomène en lui-même. Cet ensemble d’expériences de vie et d’insurrections – au sens défini par Hakim Bey dans la TAZ «  se mettre debout  » – est signé par un collectif baptisé « Mauvaise Troupe » : une myriade de jeunes (et moins jeunes) auteurs, appartenant à la génération qui vit les débuts chaotiques de ce nouveau siècle et a décidé d’en témoigner, avec un verbe magnifique, ensemble, envers et pour tous. «   De ses révoltes, de ses insoumissions, nous sommes nombreux à ne rien vouloir oublier. Nous savons pourtant que nous vivons dans un monde qui s’en emparera, nous en dépossédera afin que des enseignements n’en soient jamais tirés, et que rien de ce qui est advenu ne vienne repassionner les subversions à venir . » L’objectif est posé dans l’introduction, ensuite il n’y a plus qu’à lire leurs récits de vies et de luttes, joyeux parfois, plus tragiques pour certains, orchestrés dans un chapitrage qui jette des ponts, tricote et détricote les situations, et offre au final une infinité de dérives d’amas moléculaires en tribus discrètes. Entre Antimondialisation, Savoir-faire, Fêtes sauvages, Trajectoires politiques, Habiter, Hackers vaillants et S’organiser sans organisation, ce livre esquisse les contours d’autres planètes possibles et trace un paysage de constellations qui ne demande qu’à être complété.

Pour finir , en contrepoint, la Fin du monde par la science , un opuscule tout à fait hors du commun, écrit par Eugène Huzar en 1895 et réédité par l’excellente maison d’édition èRe. Ce visionnaire, officier-avocat de souche bourgeoise, a posé les bases de la critique du progrès technologique dont se sont inspirés Dickens, Flaubert, Jules Verne, mais aussi, sans doute, Paul Virilio ou Jean-Baptiste Fressoz.Dans l’avertissement écrit par Huzar en 1857 en introduction d’un second texte intitulé « L’arbre de la Science », il dit que son livre a été le premier qui ait osé «   dire à notre siècle enivré par la science que le monde organique finirait un jour par la science   » et à «  arracher les voiles épais qui enveloppaient jusqu’ici le pêché originel   » pour le définir comme «   une faute scientifique commise contre les lois de l’harmonie de la nature   » . Il conclut par une formule «   ce qui a été sera   » et achève son texte sur l’annonce d’une suite intitulée « L’arbre de vie, l’arbre de l’intuition ». Intuition dont il affirme qu’elle est «   le vrai remède   » qu’il nous faut «   substituer à la science expérimentale pour comprendre les lois de l’univers et pour diriger le monde   » . Voilà qui donne à réfléchir en regardant ses doigts de pieds batifoler dans l’eau…


{{Sur le Web}}

Système DIY et autres nouveautés des Editions AlterNatives [http://www.editionsalternatives.com/site.php?type=N->http://www.editionsalternatives.com/site.php?type=N]

Constellations : [http://www.lyber-eclat.net/lyber/10-ans/dix-ans-introduction.html->http://www.lyber-eclat.net/lyber/10-ans/dix-ans-introduction.html]

La fin du monde par la science [http://www.editions-ere.net/catalogue/essais/la-fin-du-monde-par-la-science->http://www.editions-ere.net/catalogue/essais/la-fin-du-monde-par-la-science]

Pour mémoire : le petit Nicolas à l’œuvre [http://www.dailymotion.com/video/xfead5_retro-mai-68-vive-critique-de-nicolas-sarkozy-archive-video-ina_news->http://www.dailymotion.com/video/xfead5_retro-mai-68-vive-critique-de-nicolas-sarkozy-archive-video-ina_news]

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