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Publié le 1 octobre 2014
Partout, partout ils avancent…

Partout, partout ils avancent…

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Légende : « Voilà, voilà qu’ça recommence… » Interprétation collaborative par Rachid Taha & Co.

On les voyait venir depuis un moment, elles sont là, et bien là : la crise, la guerre, ou plutôt les guerres, celles qui arrivent à propos pour remplacer l’angoisse d’une crise. Qui en cachent trois autres par la peur délocalisée, mais pour combien de temps ? On connaît la rengaine de ces tueries (de civils parce que c’est la « guerre moderne »), qui s’invitent aux repas, matin, midi et soir. Elles oblitèrent avantageusement les faiblesses des États, lesquels se drapent dans leurs habits régaliens et nous rassurent en déployant une puissance qu’ils n’ont pas forcément. C’est le règne du consensus dur-mou, des rodomontades et des manifestations de force brutale médiatisées, sans oublier une savante distillation du « vous qui vivez ici, perdez tout espoir », par une assimilation insidieuse des ennemis extérieurs, intérieurs, réels, virtuels et fabriqués si nécessaire.

N’entendez-vous pas comme moi tourner dans votre tête les paroles de la chanson de Rachid Taha : « Voilà, voilà qu’ça recommence, partout, partout sur la douce France… ils avancent, ils avancent »  ? On pourrait substituer au vocable d’« étranger », censé dans ce morceau caractériser la menace, celui plus global d’« indésirable » ou de « suspect ». Celui ou celle qui est potentiellement perturbateur de l’ordre public et de l’économie, donc « terroriste ».

En ce chaotique début d’automne 2014, l’ennemi n° 1 a beau être désigné, l’organisation de l’État islamique (EI), née des ruines des précédents conflits et blindée d’armement moderne, on n’en voit pas moins se multiplier les cibles. Certes, il y a des têtes brûlées qui partent en jihad comme d’autres partent en safari et qu’il faut stopper. Le problème est grave, d’autant plus grave que le politique se refuse toujours à se questionner sur son (ir)responsabilité dans les origines de cette haine extrême. L’œuf et la poule, toujours… Mais, parce que « ça recommence », certains se sentent implicitement pris pour cible par la douce France, parce que « muslims ». Et s’obligent à prendre la plume pour dire dans les journaux : « Nous sommes tous des sales Français. » Ces « sales Français », cibles eux aussi des fatwas de l’EI. Et tout ceci alimente, de fait, le jeu de billard multi-bandes initié par d’autres.Mais ce n’est pas tout, car l’Intérieur, arguant de ses plans « Vigipirate écarlate », en profite lui aussi pour avoir dans son collimateur quelques « ennemis intérieurs ». Alors qu’il a bien autre chose à faire, il investit temps et ressources pour malmener des petits, des sans-grade, des qui ne sont pas allés se former au maniement des armes et des explosifs dans les déserts pour en revenir avec des rêves de massacres kamikazes. Des mutins peut-être, des révoltés insoumis, oui, mais surtout des non-violents qui ne pratiquent que la guérilla des mots et de l’occupation de terrain. À ceux-là les forces de l’ordre appliquent des traitements et des sanctions pour le moins disproportionnés.

Il y a bien sûr, d’abord et toujours, la liste infinie des brimades quotidiennes réservées aux « jeunes » et aux populations des « quartiers ». Mais aussi d’autres exemples glanés dans l’actualité des semaines passées, visant une autre mouvance. Le premier concerne un couple de jeunes, qui ont l’âge et les rêves des enfants de certains d’entre vous : Erwan T. et Élise P., plus connus sous le nom de Camille à barbe et Camille à couettes. Ils se sont rencontrés en 2012, sur la ZAD (zone à défendre) de Notre-Dame-des-Landes. Lors des assauts policiers de novembre, ils ont opté pour une tactique somme toute très classique : se mettre nus face à la maréchaussée. La paix contre la guerre, la nudité pour évoquer celle de la forêt qu’on veut passer au bulldozer, la poésie des corps pour désarmer le trop de violence. Du coup, les gendarmes, soudain très pudibonds, les poursuivent d’abord pour exhibitionnisme sexuel, puis pour avoir «   outragé par gestes non rendus publics une personne dépositaire de l’autorité publique dans l’exercice de ses fonctions, en l’espèce en déambulant entièrement dénudés » . Crénom, c’est qu’ils sont dangereux ces deux-là, ne dirait-on pas des apprentis terroristes prêts à empêcher la bonne marche économique de la région nantaise ? D’ailleurs, un gendarme le jure, ils sont venus, nus, provoquer leurs boucliers et ils ont dû les gazer pour que cela cesse. En mars 2013, nos deux Camille écopent, après une audition de sourds, de… 15 jours de prison avec sursis (plus inscription au fichier des empreintes génétiques, ça va de soi), et font immédiatement appel, lequel doit avoir lieu bientôt. Camille à barbe a décidé de pédaler de Toulouse à Rennes et de raconter leur histoire pour réunir des soutiens.

Autre contexte, autre lieu. Le 22 septembre à Paris, c’est la clôture de la semaine institutionnelle « Bougez autrement ». La traditionnelle « Vélorution » appelle, comme chaque année, les cyclistes de tous poils à se réapproprier la « plus belle avenue du monde ». Rendez-vous est donné place de l’Étoile, mais la préfecture de Paris a missionné une escouade de policiers pour des contrôles d’identités peu amènes, avec intimidations, affirme le site de la Vélorution. Il faut dire qu’avec des slogans comme « manifestation cycliste, masse critique » ou « les autos-motos à la casse, les vélos à la place ! » ces éco-terroristes de l’asphalte et de l’air pur menacent gravement la sécurité parisienne.Qui donc parlait cet été de « ne pas importer le conflit » ?


Sur le Web :

Le site des Camilles à poil(s)[http://kamyapoil.free.fr/->http://kamyapoil.free.fr/]

Le communiqué de Vélorution[http://velorution.org/paris/2014/09/22/etoile/#cp-postmanif->http://velorution.org/paris/2014/09/22/etoile/#cp-postmanif]

Extrait du livre {Permis de tuer. Chronique de l’impunité policière,} collectif Angles morts, éd. Syllepse (2014).http://lmsi.net/Ils-nous-traitent-comme-des-sous

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