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Publié le 28 janvier 2015

Grèce : l’enjeu d’un allègement de la dette

Depuis que l’allègement de la dette grecque est mise en avant par le gouvernement d'Alexis Tsipras, les marchés mettent la pression sur le pays et les États membres de la zone euro. Pourtant, la question de la dette est révélatrice de l’échec des programmes d’austérité prescrits par la Banque centrale européenne, la Commission européenne et le Fonds monétaire internationale. Voici en chiffres les enjeux.

En Grèce, les indicateurs économiques et sociaux révèlent le bilan désastreux des programmes d’austérité, ces programmes d’ajustement économique liés à la crise de la dette souveraine imposés par la Troïka (Banque centrale européenne, Commission européenne, Fonds monétaire international), mise sur pied en 2010 par les États de la zone euro.

Le niveau élevé de la dette publique , un des indicateurs de la catastrophe économique et sociale, sera le sujet principal des négociations que veut mener le gouvernement d’Alexis Tsipras en souhaitant un allègement de cette dette. L'effacement d’une partie de celle-ci est désormais envisageable, car considérée comme « odieuse » par l’économiste Yanis Varoufakis 1, nouveau ministre des Finances.

L’argument de la « dette odieuse » est expliqué par le Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde (CADTM). Celui-ci estime qu’une partie des dettes grecques doit être considéré comme « odieuse si elles impliquent une violation des droits humains fondamentaux qui incluent les droits économiques et sociaux. C’est par exemple le cas des dettes contractées par la Grèce depuis 2010 auprès de la Troïka » .

En réalité, les suspensions unilatérales de remboursement de dettes sont bien plus courantes qu’on ne le croit. Le programme de Syriza ne manque pas de rappeler que l’Allemagne elle-même bénéficia d’une restructuration de grande ampleur en août 1953, suite à « l’accord de Londres ».

Rappelons qu'une restructuration de la dette grecque a eu lieu en 2012 suite à un accord. Une opération d’échange de dette (Private Sector Involvement, PSI) a été conclue avec les créanciers privés pour faire baisser le stock de dette. Les créanciers privés ont vu leurs titres remplacés par d'autres moins rentables permettant l’effacement de 106,5 milliards d’euros de dette. L’accord s'est aussi accompagné de fortes réductions de taux d’intérêt et d’un allongement substantiel des durées de remboursement.

Les chiffres du désastre

  • Un PIB en chute libre : Le Produit intérieur brut (PIB) grec est passé de 237,42 milliards d'euros à la fin 2009 à 178,8 milliards à la fin du troisième trimestre 2014. Une chute de 25 % depuis la début de la crise financière dans la zone euro, « malgré les 240 milliards qui ont été prêtés par l’Europe » , relève Stathis Kouvelakis, professeur de théorie politique au King's College de Londres et membre du comité central de Syriza (lire ici).

« Notre production industrielle a chuté de plus de 30 % et nos exportations ont reculé. La recette européenne pour redresser notre économie a été un désastre » . Au sortir du conseil des ministres, une première mesure anti-austérité a donc été annoncée par Théodoros Dritsas, ministre adjoint de la marine marchande : l'arrêt de « la privatisation du port du Pirée et celui de Thessalonique ». Alexis Tsipras devrait annoncer dans les jours à venir une série de mesures anti-austérité.

Le tableau ci-dessous compare les principales variables macroéconomiques du pays, respectivement aux premiers trimestres de 2008 et de 2014 et montre les effets des programmes d'austérité.

Illustration - Grèce : l’enjeu d’un allègement de la dette
Source : "Les chiffres de la dette 2015", CADTM.

  • Une dette publique devenue insoutenable : La dette grecque s’élève à plus de 315 milliards d’euros, ce chiffre variant selon les sources. Eurostat parle de 315,5 milliards d'euros à fin septembre 2014, le Fonds européen de stabilité financière (FESF) de 324 milliards d'euros. La dette représente entre 175 % et 177 % du PIB grec, le pays détenant le record en la matière dans l’Union européenne.

Ce chiffre pose la question de la « soutenabilité » de la dette grecque. L’économiste Georges Stathakis, membre de Syriza estime qu’il faut entièrement reprendre le calcul de la soutenabilité de la dette grecque réalisé en 2010 par le FMI. L’institution avait fixé à 2022 l’échéance pour ramener celle-ci de 175 à 120 % du PIB. Elle en avait ainsi déduit le calcul de l’excédent budgétaire primaire à dégager au cours des sept prochaines années : soit un minimum de 3 % par an, un objectif intenable sans croissance forte ni inflation.

Illustration - Grèce : l’enjeu d’un allègement de la dette
Source : "Les chiffres de la dette 2015", CADTM.

  • Une charge de la dette encore trop élevée : Le « service de la dette », c'est-à-dire les intérêts versés année après année aux créanciers, siphonne une grosse partie des ressources financières du pays, l’empêchant d’investir et bridant la croissance. Il faut donc l’alléger pour permettre à la Grèce de retrouver de la croissance, explique Georges Stathakis, qui estime que le service de la dette grecque représente 4,5 % du PIB, soit plus de 8 milliards d’euros cette année.

L’économiste propose de réduire ce montant à 2 % (3,6 milliards d’euros) (lire ici). C’est pour lui « très réaliste » dans la mesure où la Grèce souhaite rembourser le FMI et les créanciers privés, mais renégocier avec les créanciers européens le « cœur » de sa dette.

Une dette sous le contrôle du marché

  • Les détenteurs de la dette grecque : La dette publique grecque est désormais détenue à plus de 80 % par les États de l’Union européenne au travers du FESF 2 et des prêts bilatéraux, la Banque centrale européenne, les banques centrales nationales de la zone euro hors Bundesbank allemande.

Cependant, pour ce qui concerne le FESF, l’argent est levé sur le marché par les États membres qui le finance. Les États de la zone euro n’ont en fait apporté que des garanties équivalentes, proportionnellement au poids de leur économie dans le bloc monétaire.

Selon le FESF et le FMI, la dette publique à long terme se répartit entre le FESF (141,8 milliards d'euros), les prêts bilatéraux (52,9 milliards), les créanciers obligataires (30 milliards), la BCE (27 milliards) et d'autres créanciers (35,1 milliards). Le Fonds monétaire international (FMI), qui était associé aux plans d'aide successifs des Européens, et fait partie de la Troïka, en détient 32,1 milliards d’euros.

Sur la base des seules créances du FESF et des prêts bilatéraux, l’Allemagne est le pays le plus exposé au risque souverain grec avec 56,5 milliards d’engagements, suivie par la France (42,4 milliards), l'Italie (37,3 milliards), l'Espagne (24,8 milliards).

  • L’urgence des échéances : La Grèce souhaite un « New Deal paneuropéen » pour aider l'Europe « à la reprise » et mettre fin aux plans d'austérité, a indiqué le nouveau ministre grec des Finances Yanis Varoufakis, dans un discours ostensiblement apaisant vis-à-vis des partenaires européens du pays. Sous la pression des marchés financiers, le gouvernement Tsipras doit cependant engager rapidement des négociations. Une première rencontre est prévue à Paris entre François Hollande et Alexis Tsipras avant le prochain Conseil européen, qui se tiendra le 12 février.

Entretemps, la Bourse d'Athènes a chuté le 28 janvier de 9,24 % sur le marché obligataire. Les titres des principales banques grecques ont dégringolé le même jour de 26,6 % et le taux d'emprunt de la Grèce remboursable à dix ans est passé au-dessus du seuil symbolique des 10 % sur le marché obligataire, les investisseurs se détournant de ces titres.

De plus, le nouveau gouvernement devra faire face au remboursement d'environ 4,5 milliards d'euros dus au FMI à la mi-mars puis à des échéances de 3,5 milliards d'euros en juillet et de 3,19 milliards en août au titre de l'un des programmes d'achats d'actifs de la Banque centrale européenne (BCE).


  1. Lire « Modeste proposition pour résoudre la crise de la zone euro », James K. Galbraith, Stuart Holland et Yanis Varoufakis, préface de Michel Rocard, Les Petits matins 2014. 

  2. Le FESF et le Mécanisme européen de stabilité financière (MESF), créé en janvier 2011, ont été remplacés en 2013 par le Mécanisme européen de stabilité (MES). 


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