Pierre Khalfa : « Enraciner et amplifier la mobilisation »

Les annonces présidentielles ne répondent pas aux nécessités de l’heure. Une réforme fondamentale interdirait les licenciements dans les entreprises qui font des profits. Il faut créer un véritable rapport de force avec le gouvernement.

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Nicolas Sarkozy « joue la montre » en annonçant « des réunions, des thèmes de discussions qui pourraient traîner en longueur », indiquait l’Union syndicale Solidaires après l’intervention télévisée du président de la République. Déçus par ses déclarations, les huit syndicats signataires d’une plate-forme revendicative ont annoncé une nouvelle journée de mobilisation le 19 mars. En attendant, il s’agit de maintenir la pression et de créer un « rapport de force nouveau », souligne Pierre Khalfa, porte-parole national de l’Union syndicale Solidaires.

Politis / Nicolas Sarkozy a proposé aux partenaires sociaux de négocier des mesures sociales. Cela répond-il au désaveu massif de la politique gouvernementale du 29 janvier ?

Pierre Khalfa / Le président de la République a compris qu’il ne pouvait pas en rester à une position d’autisme total. Il a enregistré la colère très importante des salariés et compris qu’il fallait leur donner un peu de grain à moudre. Mais ces annonces ne répondent absolument pas aux nécessités de l’heure.
Les quelques mesures fiscales avancées posent de très graves problèmes. Par exemple, la proposition de supprimer la taxe professionnelle créera de toute évidence un manque à gagner pour les collectivités locales : qui sera payé par qui ? Pas par les entreprises, puisque l’objectif est d’en réduire les charges. Cela veut dire qu’il y aura un basculement vers la fiscalité des ménages, au moins en partie. Il s’agit d’un nouveau cadeau au patronat sans la moindre contrepartie.

Et en matière de fiscalité et de protection sociale ?

Le gouvernement reste dans une logique de réduction des recettes publiques. Sa proposition de suppression de la première tranche de l’impôt sur le revenu ne touche d’ailleurs pas les 16,5 millions de personnes qui ne sont pas concernées par cet impôt. Relevons que Nicolas Sarkozy a exprimé une nouvelle vision de la société française, puisqu’il a parlé de classes moyennes à propos des salariés au Smic. Auparavant, le Smic, c’était le salaire minimum, ce qui était vraiment le minimum pour vivre, maintenant cela correspond au revenu des classes moyennes. La vision présidentielle tire la société française vers le bas.
Une véritable réforme fiscale remettrait en cause les contre-réformes fiscales de ces vingt-cinq dernières années. Il faudrait par exemple taxer les revenus du patrimoine beaucoup plus fortement et augmenter l’impôt sur les sociétés, ce qui accroîtrait les recettes de l’État tout en permettant de moins taxer les petits revenus. Supprimer la première tranche d’imposition, cela veut dire que tout le monde bénéficiera de cette suppression, même les hauts revenus. C’est un saupoudrage social qui ne répond en aucun cas à la gravité de la situation.

Illustration - Pierre Khalfa : « Enraciner et amplifier la mobilisation »
« Il faut engager un véritable processus de mobilisation populaire. » Jocard/AFP

Quelle suite donner à ce mouvement alors qu’un rendez-vous a été fixé par Nicolas Sarkozy aux organisations syndicales le 18 février ?

Nous souhaitons que les organisations syndicales soient reçues ensemble pour négocier avec le gouvernement et le président de la République, à partir du texte de la plate-forme intersyndicale que nous avons signé en commun. Il faut défendre le contenu de cette plate-forme auprès du président de la République. Il faut donc que s’ouvre une période de négociations. Mais on ne peut pas négocier à partir des seules propositions du président de la République, qui sont totalement inadéquates. Tout doit être ouvert à la négociation.

Cela veut-il dire que votre organisation est invitée à la table des négociations ?

Le président de la République a dit « toutes les organisations syndicales ». Soit Nicolas Sarkozy est quelqu’un de sérieux, et cela veut dire que Solidaires, l’Unsa, la FSU seront invitées à discuter comme les confédérations syndicales traditionnelles, soit il s’agit d’une parole en l’air, une de plus, comme cela semble être le cas. Pour notre part, nous sommes évidemment demandeurs que toutes les organisations syndicales soient reçues ensemble.

Le cap des réformes du gouvernement a cependant été réaffirmé ?

De quoi parle-t-on quand on parle de réformes ? Nous sommes évidemment pour des réformes, mais pas celles que propose Nicolas Sarkozy. Une réforme nous semble fondamentale aujourd’hui, qui correspondrait à la nécessité de l’heure : interdire les licenciements dans les entreprises qui font des profits. Il est inimaginable que les entreprises anticipent l’aggravation de la crise en faisant payer le prix de celle-ci à leurs salariés. Plus globalement, il faut instaurer un statut du salarié qui garantisse une continuité de la rémunération, qui soit financé par une nouvelle cotisation sociale.

Les réformes engagées, comme celles du système de santé et dans l’enseignement, n’ont pas été évoquées…

C’est évidemment un des gros problèmes. Cela veut dire que toutes les attaques menées contre les services publics, la santé, le projet de privatisation de La Poste et tout ce qui concerne l’Éducation nationale ne sont pas négociables. Le Président n’a pas l’intention de reculer.

Quelle consigne donnera Solidaires devant cette attitude ?

Le mouvement syndical a marqué un point très important avec le 29 janvier. Pour nous, il faut enraciner, amplifier la mobilisation le plus tôt possible, et il faut engager un véritable processus de mobilisation ­populaire. Il faut qu’on s’engage dans un processus de mobilisation de longue durée pour créer un véritable rapport de force avec le gouvernement. De ce point de vue, la réunion intersyndicale de lundi, même si elle a débouché sur une nouvelle date, le 19 mars, est décevante. Car elle paraît bien lointaine dans la situation actuelle et, de plus, les modalités d’action ne sont pas encore précisées.

Et s’il n’y a pas les huit organisations syndicales signataires de la plate-forme ?

Nous ferons tout pour qu’il y ait les huit. L’unité syndicale est quelque chose de précieux, mais qui ne doit pas conduire à la paralysie.

Nicolas Sarkozy envisage des négociations dans une phase de refondation du capitalisme. Qu’en pensez-vous ?

Sa position me rappelle la fameuse phrase du Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change. » C’est la ligne présidentielle et globalement celle des gouvernements et des classes dirigeantes dans le monde. Ils ont intégré le fait que le néolibéralisme financier débridé menait à la catastrophe. Ils sont prêts à prendre un certain nombre de mesures pour essayer de réguler la finance mondiale, mais pas à changer de logique économique. Il s’agit en réalité de mieux réguler la finance mondiale pour continuer à la mettre au service de la logique du profit.

On a tout de même entendu le Président parler de redistribution des richesses…

Ce sont des phrases. Comment parler de redistribution des richesses et refuser toute augmentation des salaires et des minima sociaux ? La règle des trois tiers, un tiers des bénéfices aux salariés, un tiers aux actionnaires, un tiers réinvesti dans l’entreprise, suppose une baisse importante des dividendes versés ­aux actionnaires, qui tournent aujourd’hui autour de 50 %. Pourquoi refuser alors d’augmenter les salaires ? Un amendement a récemment été déposé et a été… rejeté par la majorité sénatoriale avec l’appui du mi­nistre du Travail de l’époque, Xavier Bertrand.

Cependant, la crise remet en question bien des certitudes autour du capitalisme…

Il est clair que l’idéologie néolibérale qui a structuré les discours patronaux et gouvernementaux depuis un quart de siècle est morte. Le débat porte maintenant sur le projet de société vers lequel il faut aller. Nicolas Sarkozy veut refonder le capitalisme. Pour nous, il faut sortir de la logique du profit que le capitalisme impose pour créer une ­dynamique au service des besoins sociaux et des impératifs écologiques. Il faut changer de paradigme et de système économique. Mais les classes dirigeantes ne sont pas prêtes à l’accepter.


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