Présidentielle : un choix complexe pour EELV

Tribune. Alain Lipietz partage l’analyse de l’Appel pour une insurrection civique et démocratique mais avance des objections au projet de candidature unique à gauche.

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Revenons à la « petite musique » attribuée à Dany Cohn-Bendit sur une candidature unique de la gauche en échange d’un bon accord sur les législatives. Dès le 20 avril est paru dans Libération un appel en ce sens. Avec des signatures qui donnent à réfléchir : Susan George, Pierre Khalfa, Willy Pelletier, Patrick Viveret, Stéphane Hessel. C’est-à-dire en gros : Attac-Copernic (les 3 premiers) plus la « deuxième gauche restée de gauche » (les 2 derniers). Pas du tout des strauss-kahniens ! Mais deux composantes de la gauche avec qui nous ( Politis comme EELV) interférons souvent. Qu’ils/elle se posent ces questions doit nous inciter à les traiter avec plus de sérieux que ne le font les polémistes.

Leur texte est essentiellement un plan de bataille anti-FN. Il appelle à une pratique renouvelée dans les quartiers (je suis d’accord), il appelle la gauche à discuter d’un programme d’espérance au lieu de ne parler que de personnes (je suis d’accord), il dit enfin que, sur un tel accord, il faudra un candidat commun, ce qui est plus contestable. Je ne discuterai ici que ce dernier point.

La méthode est juste : elle consiste à distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Ce qui ne dépend pas de nous, c’est (selon eux) le risque que Marine Le Pen soit au second tour, la situation « 21 avril 2002», soit au détriment de la droite, soit au détriment de la gauche.
Ce risque semblait balayé au soir des européennes grâce à la percée d’Europe Écologie, devenue troisième force politique française. À l’issue des cantonales, à la suite des erreurs accumulées en deux ans par sa direction sortante, EELV a reculé à la 5e place ou 4e ex aequo avec le Front de gauche, et le FN a pris la 3e place. Il est très probable en effet que l’ordre réel soit aujourd’hui : PS, droite de gouvernement, FN, EELV, FG.

Mais la possibilité que le FN s’intercale l’an prochain en 2e position est réelle, et ne dépend pas entièrement de nous mais du risque d’« erreur de casting » (Jospin) et d’atomisation excessive à droite ou au PS, et de l’approfondissement de la crise, qui, comme dans les années 1930, pousse les masses au fascisme avant que n’émerge une issue progressiste.
Est-ce grave ? Il est évident que l’autre candidat aura la quasi-certitude d’être élu avec 70 à 80 % des voix, comme Chirac en 2002. S’il est de gauche, tant mieux. Problème : cela revient à dire que l’élection présidentielle se jouera au premier tour. Le candidat de gauche ou de droite arrivé en tête au premier tour, derrière ou devant le FN, pourra être considéré comme élu.

Or, tout le principe du vote à deux tours était d’offrir le choix aux électeurs de chaque « camp » de choisir leur « moindre mal » pour le second tour. Ainsi, au long de la Ve République, les candidats de la droite (Chaban, Pompidou, Giscard, Chirac, Barre) et ceux de la gauche (Duclos, Deferre, Marchais, Mitterrand) se départageaient tranquillement, ou plutôt ce sont leurs électeurs qui choisissaient tranquillement qui incarnerait leur camp au second tour. Le cas 1969 (Pompidou/Poher au second tour) nous rappelle que ce ne fut jamais garanti, mais le 21 avril fut un avertissement plus dramatique.

Si Marine Le Pen se maintient au même niveau, les règles changent. « Si ! » Je dis bien « si » ! Mais s’il y a un risque, alors la question de la division de chaque camp au premier tour se pose. À gauche, il y a trois candidatures « de gouvernement » – PS, FG et EELV – plus l’extrême gauche. À droite, il semble qu’il n’y en ait que deux – UMP et centristes (que ce soit Bayrou ou Borloo) – et que Villepin soit déjà dans les choux. Même si la gauche est globalement plus forte que UMP + centre, elle part a priori plus divisée. Le risque est non négligeable que DSK ou Aubry ou Hollande (et Hulot ou Joly, et Mélenchon et Besancenot…) ne soient pas au second tour. Et l’affreux paradoxe est que ce risque sera d’autant plus fort que les « petits candidats » feront une bonne campagne et approcheront d’un score à deux chiffres ! D’où l’idée très rationnelle émise régulièrement par Dany : ne courons pas ce risque, négocions un candidat unique contre 60 circonscriptions sûres (12 %).

Je vois trois objections. D’abord, les écologistes ne sont pas exactement « du camp de gauche ». Nous sommes progressistes et alliés à la vieille gauche, mais absolument sûrs que la vieille gauche ne nous sortirait pas de la crise. S’il y a « un candidat de trop à gauche », ce n’est pas nous. Si nous décidions de nous retirer, d’une part il nous resterait très peu de possibilité d’accélérer la transition verte, d’autre part rien n’indique qu’une écologie indépendante ou centriste ne tenterait pas le coup (pas gênée, elle, de se rallier à Borloo), et elle aurait son candidat, Nicolas Hulot.

Ensuite, je ne crois pas un instant que le PS soit déjà convaincu du prix à payer, en termes de circonscriptions législatives, pour n’avoir qu’un candidat présidentiel ! Il faudra que le risque soit beaucoup plus palpable pour qu’une telle hypothèse puisse être envisagée par le PS.

Car, enfin (troisième objection), tout cela reste spéculatif. Il n’est pas sûr que le FG, par exemple, ne fasse pas ce raisonnement avant EELV, ce qui laisserait de la place à gauche pour la présidentielle (mais beaucoup moins pour EELV aux législatives, évidemment). Il n’est pas sûr que Le Pen reste à un haut niveau, et un bon accord programmatique à gauche intervenant à la fin de l’été et orchestré festivement « à la 1936 » peut casser les reins au populisme. À l’inverse, il n’est pas sûr que
Borloo/Bayrou se maintiennent…

Bref, il est urgent d’attendre avant de prendre une position aussi tranchée que l’appel. Et, en attendant, « faire comme si », c’est-à-dire lancer la candidature écologiste le plus vite possible et faire campagne, fermement, pour la révolution écologiste et un accord programmatique à gauche enthousiasmant.

Mais il faut arrêter de culpabiliser ceux qui disent « il faudra peut-être décider de changer finalement notre fusil d’épaule ». Stéphane Hessel, Susan George, Willy Pelletier, Pierre Khalfa et Patrick Viveret nous en avertissent : nos électeurs, nos sympathisants, et sans doute même nos coopérateurs, ne nous suivront pas si nous leur faisons prendre des risques inconsidérés. Ce message doit être entendu avec respect. Et pour en avoir beaucoup discuté avec « les gens » pendant les cantonales, je peux dire que ce message représente l’avis largement majoritaire.


Alain Lipietz est économiste, ancien député Vert européen.

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