Mauvaise note pour la culture du résultat

La méritocratie, prédominante dans les politiques scolaires et renforcée sous l’ère Sarkozy, n’est pas le bon outil pour casser la reproduction sociale.

Pauline Graulle  • 30 août 2012 abonné·es

Le « travailler plus pour gagner plus » , la culture du résultat, la discrimination positive, la logique des droits et des devoirs… Jamais, le culte du mérite n’aura autant imprégné la politique française que sous le règne de Sarkozy. Un président fasciné par le modèle américain du « self-made-man » , qui se disait « contre l’égalitarisme, l’assistanat, le nivellement : pour le mérite, la juste récompense des efforts de chacun et la promotion sociale ».

Mue par cette conviction que, sur le « marché scolaire » , il faut aider le « meilleur » à gagner – et que si le « mauvais » échoue, c’est qu’après tout il l’a, lui aussi, bien mérité ! –, l’école sarkozyste a poussé à son paroxysme le credo méritocratique : ouverture d’internats d’excellence pour « donner une chance supplémentaire à ceux qui font des efforts » , développement des bourses au mérite, détricotage de la carte scolaire pour laisser aux meilleurs élèves la possibilité d’étudier dans les meilleurs établissements… Objectif de ces mesures (inspirées notamment par le programme ­ « convention ZEP » lancé à Sciences-Po en 2001) : créer les conditions pour donner à chacun sa chance et lui permettre d’atteindre « l’excellence » . Qu’importent ses origines géographiques, sociales, et culturelles.

Une école de l’égalité des chances qui offrirait aux plus méritants d’échapper à leur condition : n’est-ce pas là le meilleur des mondes ? C’est en tout cas sur cette idée que se sont construits les fondements mêmes de l’école moderne imaginée sous la IIIe République. À l’époque, l’enjeu était de rompre avec les castes héritées de l’Ancien Régime. D’instaurer la hiérarchie du mérite, contre celle de la naissance, du sexe, ou de l’ethnie… Puisque les êtres humains sont « libres et égaux » , il suffisait de les placer sur la même ligne de départ, charge aux meilleurs de remporter la course.

Las, les phénomènes sociaux ne sont jamais si simples. Et, dans ce système, ce sont toujours les mêmes qui gagnent à la fin, pointe Marie Duru-Bellat, auteur du livre le Mérite contre la justice (Presses de Sciences-Po, 2009). Il suffit d’une donnée statistique pour que s’écroule la croyance en l’aptitude de cette politique à casser la reproduction sociale : si le poids des enfants de cadres supérieurs et de professeurs n’est que de 15 % chez les 20-24 ans, 52 % des élèves de classes prépas sont issus de cette population, et… plus de 80 % de ceux qui entrent à l’Ena, Polytechnique, Normale sup et HEC. Un chiffre qui, malgré les dispositifs méritocratiques mis en place – il faut dire de manière toujours marginale –, n’a quasiment pas bougé d’un iota depuis des années…

C’est que les dés de la compétition sont pipés. Ou, pour le dire comme le sociologue François Dubet, « l’arbitre n’est pas impartial [^2] ». Point d’orgue du système scolaire tel que décrit par Pierre Bourdieu (dans les Héritiers, puis la Reproduction) dès la fin des années 1960 : l’examen. Cette pseudo « minute de vérité » qui servirait surtout à légitimer l’exclusion sociale en la déguisant en sélection au mérite, transformant le capital social et culturel de l’élite sociale et culturelle en « don ».

Alors, si elle n’est qu’une vaste illusion, pourquoi la méritocratie a-t-elle emporté tous les suffrages dans la conduite des politiques scolaires, à droite majoritairement, mais aussi à gauche ? Au fond, à quoi sert-elle ? À « produire des inégalités justes » , répond François Dubet, puisque, lorsqu’on nous fait croire les déterminismes sociaux dépassés, on se retrouve bien en peine de critiquer une inégalité fondée sur les seules compétences.

Un système méritocratique où le bon comme le mauvais élève ne peut attribuer qu’à lui-même les raisons de son succès ou de son échec produit aussi une violence sourde : « L’égalité des chances peut être d’une grande cruauté pour les perdants d’une compétition scolaire chargée de distinguer les individus selon leur mérite » , souligne ainsi François Dubet, qui estime qu’en associant « l’orgueil des gagnants au mépris pour les perdants » , la méritocratie favorise le décrochage et la violence des élèves…

Il s’agit donc aujourd’hui d’établir une égalité des places visant non plus à la mobilité sociale individuelle, mais à la réduction des inégalités entre classes sociales. C’est la thèse du sociologue, qui, dans son dernier ouvrage[^3], appelle la gauche à renouer avec les luttes traditionnelles de la classe ouvrière. D’abord, parce qu’il est « plus facile de se déplacer dans l’échelle sociale quand les écarts entre les différentes positions sont relativement serrés » . Une vraie feuille de route pour la nouvelle majorité.

[^2]: L’École des chances, Seuil, 2004.

[^3]: Les Places et les chances, Seuil, 2010.

Publié dans le dossier
L'école selon Peillon
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