À propos de « grande coalition »

L’Allemagne nous donne l’exemple d’une société qui se pilote comme un conseil d’administration, sans vraie liberté de choix.

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Imaginez qu’au soir du 15 mai 2012, et après avoir remporté de haute lutte la bataille électorale contre Nicolas Sarkozy, François Hollande nous ait annoncé son intention de nommer son rival malheureux au ministère de l’Économie et des Finances. Comment aurions-nous réagi ? La colère sans aucun doute. L’impression d’avoir été grugés par des mois de fausses querelles et de débats en trompe-l’œil. Eh bien, c’est à peu près ce qui risque d’arriver dans les prochains jours à nos voisins allemands. Vaincus, les sociaux-démocrates sont invités à jouer les utilités dans le nouveau gouvernement d’Angela Merkel, grande triomphatrice du scrutin de dimanche 1. Ils pourraient remplacer les libéraux, passés à la trappe de l’histoire, avec moins de 5 % des voix. Mais, outre-Rhin, on ne s’offusque pas du tour de passe-passe postélectoral qui se prépare. Les Allemands ont l’habitude. À vrai dire, c’est pour eux une simple variante de la normalité démocratique. Il est vrai que la « grande coalition », comme on l’appelle, a déjà eu lieu deux fois depuis 1945. Et la dernière, au cours du premier mandat d’Angela Merkel. Mais là n’est même pas l’essentiel.

Si ce pâté d’alouette électoral paraît si banal aux yeux des Allemands, c’est qu’ils sont persuadés que chrétiens démocrates et sociaux-démocrates, c’est vraiment du pareil au même. Et ils ont quelques bonnes raisons de le penser, puisque les réformes les plus libérales, celles qui ont le plus profondément transformé la société allemande, n’ont été l’œuvre ni d’un gouvernement de coalition ni même d’un cabinet de droite, mais bel et bien d’un social-démocrate. C’est Gerhard Schröder qui les a accomplies avec son fameux « agenda 2010 ». Oui, le Reagan ou le Thatcher allemand est un social-démocrate ! Ce n’est pas le lieu ici de revenir en détail sur cette avalanche de lois dévastatrices. Il faut juste en dire un mot pour comprendre l’élection de dimanche et l’échec cuisant d’un SPD qui vante toujours les vertus de l’ère Schröder.

Entre 2003 et 2005, toutes les structures sociales du pays ont été passées « à la moulinette », pour reprendre l’expression de Bruno Odent 2. Fiscalité, retraites, salaires : rien n’a été épargné par un gouvernement « de gauche » auquel, hélas, participaient les Verts. Deux lois, en particulier, bouleversent le paysage social. La première crée des « minijobs » payés 400 euros par mois. Plus de six millions de salariés travaillent actuellement sous ce régime. La seconde limite à une année le versement de l’assurance chômage. Au-delà, c’est l’aide sociale, sorte de RSA à l’allemande (345 euros par mois). Il y a donc deux façons d’analyser la situation actuelle de l’Allemagne, celle dont a hérité Angela Merkel : on peut encenser une économie « compétitive », et un chômage de moitié moins important que le nôtre. Mais on peut aussi montrer du doigt une précarité digne du tiers monde et des inégalités sociales qui ne cessent de se creuser. Ces quelques données doivent d’ailleurs nous amener à réfléchir aux indicateurs économiques et sociaux qui nous servent de référence. Forte compétitivité, nous dit-on, et faible chômage : oui, mais à quel prix pour une grande partie de la population ! La chance d’Angela Merkel, c’est qu’elle est venue après l’ouragan Schröder. Et « Mutti » (maman), comme l’appellent les Allemands, n’a pas changé grand-chose depuis. Le sale boulot était fait. Et, qui plus est par un social-démocrate dont l’héritage continue de peser sur le SPD. Voilà pourquoi la perspective d’une coalition CDU-SPD n’effraie plus grand-monde outre-Rhin. Et pourquoi l’élection de dimanche, en dépit du tapage médiatique qui l’a entourée, n’avait finalement pas d’enjeux très clairs. À longueur de pages, nos confrères se sont demandé si la chancelière pourrait reconstituer son alliance avec les libéraux ou si elle devrait réserver un strapontin aux sociaux-démocrates. Mais la différence ne saute pas aux yeux. L’autre grande interrogation portait sur l’Europe : l’élection allait-elle changer les rapports franco-allemands ? La politique européenne de l’Allemagne s’en trouverait-elle ou non infléchie ? Une sourde angoisse semblait tarauder les commentateurs. La réponse, pourtant, était évidente : non et deux fois non, rien ne changera !

En réalité, c’est en France que tout se joue aujourd’hui. C’est à son tour d’accomplir son aggiornamento libéral. Pierre Gattaz, le patron du Medef, rêve d’un Schröder à la française. Mais le « modèle allemand » doit nous faire réfléchir à plus d’un titre. Les enjeux ne sont pas seulement économiques et sociaux, ils sont aussi démocratiques. Il ne s’agit pas seulement de flexibilité et de baisse du coût du travail. L’Allemagne nous donne l’exemple d’une société qui se pilote comme un conseil d’administration, sans grande différenciation politique, sans conflictualité et, finalement, sans vraie liberté de choix. Seule Die Linke offre une timide alternative, en attendant peut-être d’être avalée par la machine à consensus. En France, nos socialistes nous poussent dans cette voie. Pour être tout à fait à la hauteur, ils doivent, nous dit-on, accomplir les « réformes courageuses » déjà réalisées par « nos amis allemands ». Vous connaissez la chanson.


  1. La CDU/CSU a recueilli 41,5 % des voix, le SPD 25,7 %, Die Linke 8,6 % et les Verts 8,4 %. 

  2. Modèle allemand, une imposture , Bruno Odent, Le Temps des cerises (2013). 


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