Pouria Amirshahi : « Nous voulons rester libres de notre parole »

Député socialiste proche de Benoît Hamon, Pouria Amirshahi est l’un des « frondeurs » qui n’ont pas voté le pacte de stabilité défendu par Manuel Valls. Il explique sa démarche.

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Ils ont été 41 députés socialistes à s’abstenir, le 29 avril à l’Assemblée. Un désaveu pour le nouveau Premier ministre et pour François Hollande. Simple avertissement ou amorce d’une contestation durable ? Pouria Amirshahi penche pour la seconde hypothèse.

Comment est née la « fronde » des députés socialistes ?

Pouria Amirshahi : C’est le résultat d’une lente infusion, d’abord par le doute en raison de la pratique du pouvoir par l’exécutif, et en raison des choix économiques et budgétaires. Ceux-ci se sont affirmés assez tôt, mais ça ne s’est pas cristallisé tout de suite parce qu’il y a eu l’euphorie de la victoire puis quelques lois qui ont fait écho à la dynamique de victoire. Pendant deux ans, on a oscillé entre l’idée que l’on pourrait infléchir la trajectoire du gouvernement Ayrault et des doutes alimentés dès le début par l’acceptation du TSCG, que François Hollande s’était engagé à ne pas ratifier tant qu’il n’était pas renégocié, puis par l’ANI (accord national interprofessionnel). Le tournant est intervenu avec les vœux puis la conférence de presse du 14 janvier de François Hollande, quand il a concentré son propos sur la question des déficits, avec ce que cela suppose de renoncements et de choix de société. Peu à peu, nous en sommes venus, à quelques-uns, à considérer que l’on ne pouvait plus laisser se déployer cette politique sans une forme de contestation.

Quelles sont les raisons profondes de votre contestation ?

D’abord, le fait qu’un homme décide seul est insupportable. Et cela sur des questions essentielles comme le budget ou la réforme territoriale. Or, les conséquences de ces choix sont à la fois dangereuses économiquement et injustes socialement. D’où l’idée de se regrouper, non seulement pour dire notre désarroi devant l’abandon des engagements de campagne, mais aussi pour définir une autre feuille de route. On voit donc plusieurs raisons d’agir. D’abord, la pratique du pouvoir puisque, comme d’autres, François Hollande s’est rapidement glissé dans les habits de l’hyperprésidentialisation. Partisans d’une république parlementaire comme il en existe ailleurs (non seulement au Royaume-Uni et aux États-Unis mais aussi en Tunisie), nous avons voulu remettre en cause des choix qui doivent être débattus. Faute de pouvoir remettre en cause les institutions, puisqu’on nous dit que ce n’est pas à l’agenda, nous avons voulu, dans les faits, passer de la verticalité du pouvoir à la séparation des pouvoirs. Nous avons voulu transgresser des règles qui décrétaient qu’il était impossible de faire autrement que de se soumettre aux choix de l’exécutif. Et cela même quand ces choix sont contraires au pacte passé avec les Français. Ensuite, nous avons contesté l’idée qu’il fallait tout axer sur la réduction des déficits. Car ce sont autant de milliards qu’on n’investit pas dans l’avenir de nos enfants, l’avenir de la planète, la culture, les services publics, qui sont des mots qui ont du sens : en France, affaiblir la puissance publique, c’est affaiblir l’État et la République. On nous invite tous les jours à faire comme nos voisins. Mais la France a une singularité qu’on n’est pas obligé de considérer comme dépassée.

Quelle a été votre méthode ?

Nous avons voulu transgresser les usages institutionnels de l’exécutif en opérant une revalorisation du travail parlementaire. Pour cela, il fallait ne pas être pris au piège du « pour » ou « contre », de la loyauté ou de la déloyauté, mais parier sur l’intelligence et le débat argumenté. C’est ce que nous avons fait en proposant une autre feuille de route, avec moins d’économies et plus d’investissements dans la société. Mais tout a été balayé d’un revers de main – sauf quelques points à la marge pour renoncer à certains reculs –, ce qui n’a fait que démontrer un peu plus la pertinence de notre démarche. Nous avons donc eu confirmation que la confiscation du pouvoir par l’exécutif était en marche. Contester certains énoncés de la politique budgétaire, vouloir en débattre, est devenu un sacrilège.

Votre « fronde » ne correspond pas aux clivages habituels au sein du PS…

Nous sommes en effet des socialistes issus d’horizons différents, à peu près de toutes les tribus. C’est le mépris de l’exécutif qui a accéléré le besoin de nous unir et de nous organiser. Chez moi, c’était une réflexion assez ancienne. Mais il était arrangeant pour l’exécutif de dire « c’est la gauche du parti » et de me renvoyer à une minorité agissante. Nous avons donc fait le pari, dès le lendemain des législatives, d’opérer un rapprochement entre notre courant, celui de Benoît Hamon, Un monde d’avance, et celui de Christian Paul, la Gauche durable. Et nous avons décidé d’être de toutes les initiatives qui pouvaient converger, comme ce fut le cas avec l’économiste Thomas Piketty ou avec les économistes d’ Alternatives économiques. Et nous avons commencé à faire école. Dès le début, cependant, cette génération a eu comme idée qu’il fallait faire quelque chose de ce quinquennat, même si comme je l’ai dit, l’infusion a été lente.

Ce regroupement a-t-il un avenir ?

Nous avons créé une coordination hebdomadaire dans le cadre de la majorité parlementaire. Elle s’exprimera à chaque débat par des amendements, et chaque fois que cela se justifiera. Par exemple, pour la prochaine loi de finances.

Quels sont vos rapports avec les autres courants, les Verts, le Parti de gauche, les communistes ?

Je ne peux pas parler au nom des 41. Pour ma part, je suis désolé de cet état de division de la gauche, qui est d’abord le résultat d’une dérive de la politique menée par l’exécutif. Mais, face à cette dérive, il en est une autre qui m’inquiète. C’est un sectarisme établissant qu’il existe un mur infranchissable entre deux gauches. Or, dans le débat récent, nous avons démontré qu’avec les communistes et les Verts il existe une analyse partagée, et que la reformulation dynamique et conquérante d’une nouvelle majorité de gauche est toujours possible. Il faut donc reformuler celle-ci, mais il y a des étapes à respecter. Chacun a son parti, son groupe. Les Verts viennent tout juste de quitter le gouvernement, il faut leur laisser le temps de se réorganiser, les socialistes sont confrontés à ce hiatus entre une politique économique et le mandat qu’ils avaient reçu du peuple, et les communistes sont partagés entre deux stratégies, avec le PS dans des exécutifs locaux et dans l’opposition de gauche à l’Assemblée. Je crois cependant qu’en proposant une réorientation de la politique économique, on rend possible aussi une convergence de la gauche, au moins au Parlement. Mais il faut éviter tout sectarisme. On n’avancera pas si on n’évite pas les deux écueils que sont le procès en trahison d’un côté et le procès en gauchisme de l’autre. À la fin, personne ne gagnerait, surtout pas les citoyens. Pour gagner, il nous faut nous appuyer sur les militants, qui, dans une grande majorité, soutiennent notre démarche. Évidemment, personne ne connaît le bout du chemin. Mais ce n’est pas la question du jour. Nous avons pour l’instant à suivre notre chemin en restant libres de notre parole.


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