Dossier : Palestine : Cette colère qui monte

Decroly, à l’école de l’autonomie

Toléré par l’Éducation nationale, l’établissement public continue d’appliquer sa propre pédagogie depuis bientôt soixante-dix ans.

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Nichée à Saint-Mandé (94), en bordure du bois de Vincennes, l’école publique Decroly regroupe un jardin d’enfants, une école élémentaire et un collège. Entourée d’un immense parc, elle offre un cadre idyllique, autant aux enfants qu’au personnel enseignant. Mais en ce matin de juin, la pluie arrose la cour et le ciel assombrit la devanture de l’ancien hôtel particulier qui accueille les maternelles et les primaires. Quant aux collégiens, ils ont classe dans des préfabriqués situés en marge de cette bâtisse du XIXe siècle, en attendant les travaux prévus dans un an. Malgré cette journée bruineuse et la vétusté des locaux, les petits comme les grands affichent un sourire imperturbable. « J’ai vu dans un reportage que dans les autres écoles, les enfants ont parfois mal au ventre avant d’aller en cours. Ils sont stressés et traînent des pieds. Nous, jamais, car Decroly est une école différente. » Le cartable vissé sur les épaules, Clara, en 6e, a bien conscience que son école ne ressemble à aucune autre. Ici, pas de sonnerie, pas de punition, pas d’évaluation. Arrivé cette année, en 4e, Pablo a d’abord été perturbé par l’absence de notes : «   Je ne pouvais plus me situer dans la classe. Mais finalement, je trouve que c’est mieux ainsi, il n’y a pas de compétition et je ne cherche plus à me comparer aux autres. » Pour lui, le brevet n’est pas une finalité mais « un examen obligatoire qui n’évalue la réussite que par rapport aux résultats ». Acquiesçant de la tête, Ariel, nouveau lui aussi, a été marqué par la relation authentique entre les enseignants et les élèves : «   Dans mon ancien collège, les professeurs récitaient leur cours puis les élèves se contentaient de recopier. Ici, les adultes s’adaptent à tous, nous encouragent et nous écoutent vraiment. Le fait de les tutoyer crée un rapport plus sensible qui n’empêche pas le respect. » Pendant qu’ils entrent en cours, les maternelles démarrent tranquillement la journée. Les classes sont ouvertes pour permettre une libre circulation et créer une cohésion entre les enfants. « J’aime bien aller dans la grande salle parce que je peux jouer avec les autres, raconte Swane, 4 ans. Avec mes copines, on va aussi voir les grands et ce qu’ils sont en train de faire. » Ce temps de liberté « permet aux enfants d’être plus attentifs lors des regroupements de 11 h » estime Emmanuelle, institutrice des moyens. Cet après-midi, elle leur concoctera quatre ateliers au choix : jardinage, peinture, cuisine ou sortie au musée. À Decroly, pas de manuels scolaires, « il faut savoir s’interroger sur ce qu’on peut apprendre aux enfants en observant autour de nous », se réjouit Julien Lafite, coordinateur du collège.

L’organisation du temps de travail n’est pas la même que dans les établissements plus classiques. Ce sont les enfants qui choisissent leurs activités, aux professeurs ensuite de s’adapter. « L’objectif, c’est qu’ils soient autonomes, apprennent à décider seuls ou en groupe », explique Yacine, papa d’Orso en maternelle et de Tasmine en CE1. Sa fille a été tirée au sort dès la première année, les frères et sœurs sont ensuite prioritaires. « Ce système de sélection n’est pas un choix, c’est l’académie qui nous l’impose, assène la directrice de la primaire, Françoise Delahaye. Face à la demande grandissante, c’est le moyen le plus neutre qui a été trouvé pour sélectionner les élèves, dans la mesure où ouvrir un deuxième établissement paraît impossible. » Créée en 1945, à une époque où se développaient différents courants d’« éducation nouvelle », Decroly est très vite reconnue publique, en 1947. Aujourd’hui, le mot « pédagogie alternative » fait peur au « mammouth ». Et s’il a fini par tolérer cette petite école, l’histoire ne dit pas encore si ces deux-là coopéreront réellement un jour. « Il n’y a pas de volonté de multiplier ce genre d’établissements, ni les équipes enseignantes qui seraient prêtes à venir y travailler, déplore Françoise Delahaye. Surtout, aucune administration ne nous défend et jusqu’à présent aucun inspecteur d’académie ne s’est emparé de l’école pour en faire un modèle. » Decroly dérange par sa prise de liberté et survit tant bien que mal grâce à une association de parents très forte et à une équipe pédagogique soudée. « Decroly est une école publique, c’est donc l’Education nationale qui nomme les enseignants, explique la directrice. Ils n’ont pas de formation particulière. Par contre, l’école a obtenu que les postes soient des postes à profil c’est-à-dire qu’un enseignant qui postule à Decroly doit faire preuve de motivation. Il se forme ensuite sur le terrain auprès de l’équipe pédagogique. » Mais n’importe quel enseignant ne peut pas s’adapter à Decroly. Certains n’adhèrent pas à la pédagogie et sont désemparés, d’autres ne parviennent pas à suffisamment communiquer avec les parents, qui ont fait le choix de cette école et sont donc en attente de réponses.

Nommé à Decroly il y a seize ans, par hasard et sans formation particulière, comme la plupart de ses collègues, Yann, « éducateur » des CE1, ne changerait d’établissement pour rien au monde : «   Si je suis resté, c’est parce que la façon d’enseigner et de considérer les individus dans leur globalité me convenait mieux. Le système classique est trop normatif et ne laisse pas les enfants s’épanouir suffisamment. » Ce choix d’une autre école, fait par l’équipe enseignante et les parents, a donné naissance à une communauté éducative, revendiquant son existence et sa légitimité.


Photo : Julien Lafite / Decroly

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