Loi travail : Réprimés, mais toujours mobilisés

Depuis le 9 mars, les lycéens et les étudiants manifestent en nombre leur opposition au projet de loi travail. Et dénoncent les violences policières.

Vanina Delmas  • 30 mars 2016 abonné·es
Loi travail : Réprimés, mais toujours mobilisés
© Photo : Olivier Donnars/NurPhoto/AFP

« Lève-toi, lève-toi ! » L’ordre du policier est parfaitement audible sur la vidéo de quelques secondes. Le geste qui suit laisse également peu de doute. Tenu par deux CRS, un lycéen de 15 ans reçoit un coup de poing qui le jette au sol. Son sac à dos amortit le choc, mais cette violence gratuite soulève aussitôt l’indignation des lycéens présents. La vidéo est rapidement publiée sur YouTube, fait le tour des réseaux sociaux et devient la preuve des dérives policières des derniers jours.

Ce jeudi 24 mars, les élèves du lycée -Bergson, dans le XIXe arrondissement de Paris, s’organisent devant leur établissement en vue de la manifestation de l’après-midi. Des banderoles confectionnées à la hâte décorent les grilles, et les poubelles vertes s’accumulent pour bloquer l’entrée avant la sonnerie de huit heures. Une entrée du groupe scolaire est réservée aux collégiens et aux lycéens qui souhaitent tout de même aller en cours. Un blocage filtrant, comme dans de nombreux autres établissements parisiens. Pourtant, ici, une délégation du commissariat observe la scène. « Tous les témoignages convergent pour affirmer qu’il n’y avait pas de climat de tension. Même le proviseur était là. Pourtant, les forces de l’ordre étaient présentes très tôt, dès l’arrivée des élèves, raconte Edwige, mère d’un lycéen de Bergson et membre de la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE). C’est l’une de nos principales interrogations : pourquoi étaient-ils là ? Peut-être parce qu’au dernier blocus des poubelles ont pris feu… » Pas de tension, donc, juste des jets de farine et d’œufs. Une provocation reconnue par tous, mais qui ne justifie pas la charge des policiers sur le mineur.

Le lendemain matin, les camarades du jeune homme se rassemblent spontanément devant le lycée pour dénoncer ces pratiques policières, tandis que se tient une réunion en présence du proviseur, d’un représentant du syndicat lycéen FIDL, d’un membre du rectorat et de l’adjoint au préfet de police. Stéphanie, unique représentante des parents d’élèves autour de la table, rapporte le choc. « Les témoignages ont fait état de menaces de mort et de viol sur les parents de certains lycéens, d’insultes à caractère sexuel, de coups portés par-derrière, au visage, dans les genoux, à l’entrejambe, de non-assistance à personne en danger, confie-t-elle. Mais ma première intervention a été de demander à quel moment la police [avait] lancé un mot d’ordre d’évacuation. Aucune réponse. »

Dans le même temps, à l’extérieur, le rassemblement se transforme en manifestation sauvage et deux commissariats sont vandalisés. Cette fois, pas de réactions intempestives des policiers, mais une image négative des mouvements lycéens_. « Nous condamnons toute forme de violence. Si certains étaient bien des lycéens, la plupart étaient des casseurs arrivés en voiture_, affirme Edwige. Mais nous soutenons nos enfants dans leur apprentissage de la citoyenneté, et ces violences policières nous indignent. »

Myriam El Khomri, ministre du -Travail, a évoqué un « comportement policier inadapté » et Bernard Cazeneuve a rapidement annoncé l’ouverture d’une enquête de l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). Reste à savoir si cette condamnation de la part du ministre de l’Intérieur restera exceptionnelle ou si elle sera appliquée à chaque débordement. Car plus les jours passent, plus la liste des bavures s’allonge.

Dans toute la France, les journaux et les syndicats ont fait écho aux violences envers les manifestants. À Strasbourg, les forces de l’ordre ont chargé les étudiants sur le campus après la manifestation du 24 mars. Bilan : cinq blessés, dont trois conduits à l’hôpital, et une lycéenne qui souffre d’un traumatisme crânien. À Nantes, un homme d’une trentaine d’années avait le visage en sang après des heurts avec la police. Il a été placé en garde à vue. La scène a été filmée par des riverains et, selon Presse Océan, le procureur de la République de Nantes a également saisi l’IGPN.

À Besançon, le collectif indépendant Action populaire dénonce l’arrestation d’un militant syndicaliste de -Solidaires-Étudiant(e) s. « Ils ont voulu l’emmener au commissariat pour des faits survenus à la manifestation précédente dans un lycée. Après négociation, il a été convenu qu’il se rende au commissariat après l’assemblée générale. À 200 mètres du local, des policiers de la BAC sans brassard ont surgi et l’ont emmené de force en frappant ses amis présents à ses côtés », décrivent-ils. Une manifestation de soutien se forme aussitôt, avec en réponse gaz lacrymogène et matraques du côté des policiers. Dans un communiqué, le comité de mobilisation de l’université de Franche-Comté contre la loi travail dénonce « le caractère politique de cette arrestation visant à intimider des militants syndicaux ».

Les pressions et les risques encourus lors des manifestations n’entament pas la motivation générale. Si, au bout de trois semaines, il y a moins de personnes dans les rues, ce n’est que pour mieux préparer le rendez-vous du 31 mars. Pour Matthieu Bauhain, secrétaire national de l’Union des étudiants communistes (UEC), les contraintes liées au fonctionnement des universités sont parfois un frein au rassemblement. « Dans les facs qui ne sont pas bloquées, l’assiduité est obligatoire, notamment pour les boursiers. Pour éviter les sanctions, des étudiants calculent et préfèrent sécher le 31 mars », explique-t-il.

Dans les universités traditionnellement militantes, les assemblées générales rassemblent encore des centaines d’étudiants. À Rennes-II, il y a deux manifestations par semaine, des occupations d’amphis, des voies ferrées investies et plus de mille personnes présentes à la dernière AG. D’ailleurs, la prochaine coordination nationale des étudiants s’établira dans la capitale bretonne le dimanche 3 avril. Mais le signal le plus important est la mobilisation dans des villes de taille moyenne, comme Nîmes, Metz ou Toulon, et dans des établissements peu engagés habituellement, comme Science Po ou Assas, ironiquement surnommée « Assas la rouge ».

La répression s’immisce toutefois à l’intérieur même de certaines facultés. Lyon, Bordeaux, Tours, Paris-I, dont la Sorbonne… Et les fermetures administratives à la demande des présidents d’université apparaissent comme une provocation supplémentaire et une entrave au droit de réunion. « À Sciences Po, la police est arrivée dès 7 heures du matin et a bloqué la rue pour nous empêcher d’y accéder, témoigne Arthur, étudiant. Et, en interne, l’administration essaye de monter les étudiants les uns contre les autres. »

Mais la répression du mouvement social pourrait être prise à son propre piège. La Coordination nationale des étudiants a ajouté l’arrêt des violences policières et de l’état d’urgence à ses revendications. Les méninges se creusent aussi pour diversifier les formes d’action, car la routine « blocus, AG, manif » lasse les jeunes. Le mouvement indépendant Nuit Debout a eu l’idée de prolonger la journée de mobilisation du 31 mars toute la soirée (voire plus) en investissant des places publiques. Un projet de fanfare participative pour revisiter des chants révolutionnaires et détendre un peu l’atmosphère.

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