Dossier : Pourquoi le FN n'est pas républicain

Comment le FN séduit les plus modestes

Fonctionnaires, ouvriers, jeunes… La tentation du parti d’extrême droite s’accentue chez certaines catégories déclassées, en mal de réponses de la part des organisations traditionnelles.

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Pas facile de trouver des agents de la fonction publique encartés ou proches du Front national disposés à témoigner. Ceux de la fonction publique territoriale sont soumis à un devoir de réserve, tout comme les policiers, dont 57 % se disent prêts à voter Marine Le Pen en 2017. Et dans la fonction publique hospitalière « le tabou persiste », selon Frédéric Pierru. Les valeurs du FN, remarque le sociologue, sont contraires à celles du service public et aux valeurs soignantes : « Service de tous et vocation du soin porté à l’autre font que les références du FN, stigmatisant certaines catégories de population, les migrants et les “assistés”, ne sont pas dominantes à l’hôpital. » La pénétration du FN s’est pourtant accélérée depuis 2012 au sein de toutes les sphères de la fonction publique, d’après les enquêtes 2015 et 2016 du Cevipof. La majorité venant de la droite et des fonctionnaires les plus modestes (catégorie C) et les plus exposés aux usagers. Les nouveaux électeurs FN se caractérisent par un « vote sur enjeu », « où les thèmes d’immigration, d’islamophobie, de sentiment de haine éprouvé suite aux attentats jouent un rôle essentiel », écrit ainsi Luc Rouban, du Cevipof.

Les spécialistes du FN continuent à ferrailler sur l’ampleur du « gaucho-lepénisme », expression popularisée par le politologue Pascal Perrineau en 1995 et contredite par la sociologue Nonna Mayer, qui rappelle qu’il y a toujours eu un vote ouvrier de droite. Aujourd’hui, un ouvrier sur sept se dirait prêt à voter FN. Parmi les agents nouvellement électeurs du FN pour les régionales de 2015, 19 % avaient voté Nicolas Sarkozy en 2012, 10 % pour François Hollande. La CGT n’en reconnaît pas moins « un malaise » dans ses rangs. Il a explosé avec Fabien Engelmann. Ce responsable dans l’administration territoriale de 33 ans a été exclu de la confédération pour sa candidature FN aux cantonales de 2011. Trois ans plus tard, il était tête de liste FN à Hayange (Moselle), dont il est aujourd’hui maire.

Épiphénomène ? « On a réagi en organisant des campagnes, avec la FSU et Solidaires, et des formations, y compris en interne. Le discours anti-FN n’était plus efficace, et nos camarades avaient besoin de travailler sur du réel et sur le contenu. Mais, depuis un an, la pénétration du FN atteint une autre dimension, reconnaît Pascal Debay, dirigeant de la CGT. Hier, en commentant les violences policières à Aulnay, un camarade des industries électriques ne prenait pas vraiment la défense de la victime… » Quel système d’alerte ? « Des responsables départementaux nous disent : “J’entends des choses, mais je ne sais plus quoi répondre”. »

« Les gens ne “sont” jamais uniquement leur métier, rappelle Frédéric Pierru_. Ils ne sont pas que soignant ou agent territorial. Ce sont aussi des personnes issues des classes populaires ou moyennes basses qui font l’expérience du déclassement et du manque de reconnaissance et sont soumises à la_ “triangulation de la conscience populaire [1]” : on en veut aux très riches et à ceux qui sont un peu plus pauvres que soi. À part les plus politisés, peu entrent dans le concret des programmes. » Ce qu’illustre parfaitement le documentaire d’Olivier Toscer La Tentation FN : les nouveaux électeurs de Marine Le Pen, diffusé le 26 janvier sur France 3. « Certains s’en tiennent à des gestes tels qu’un car gratuit pour les personnes âgées », remarque Pascal Debay.

Les crispations identitaires de la vie quotidienne ont-elles joué ? « À l’hôpital, c’est d’abord la dégradation des conditions de travail qui pèse, modère Pascal Debay. Le FN a rejoint la contestation contre les suppressions de postes. »

« Le FN a exploité le ressentiment général et a d’autant mieux réussi à s’installer qu’il ne s’est jamais complètement frotté au pouvoir, observe aussi Frédéric Pierru. Il joue la carte de la proximité. » Témoin : le collectif Usagers de la santé, lancé le 17 mai 2016, et qui fait des petits localement sous le pilotage du Dr Pierre Delacroix, ex-UDI et ancien humanitaire « déçu par la droite ». Parmi les mesures phares : relever le numerus clausus, lutter contre les inégalités territoriales, couper court à la désertification… et supprimer l’aide médicale d’État (AME).

« Le FN a récupéré le discours syndical de gauche, alerte Pascal Debay. Récemment, des militants FN tractaient devant l’hôpital d’Avignon. Parmi leurs propositions, trois ou quatre ressemblaient aux nôtres ! Mais il faut lire avec attention : il y a toujours « Français » quelque part et des mesures stigmatisant les “profiteurs”, étrangers ou pauvres. Cela flatte non les plus précaires mais ceux qui ont peur de perdre le peu qu’ils ont décroché. »

Pour décrypter le discours du FN, la tâche s’est compliquée. « Les gens ont besoin d’outils. Nous essayons de ne pas être dans le déni ou la dénonciation mais de faire œuvre de pédagogie. Par exemple, on organise une projection du reportage d’“Envoyé Spécial” sur “Le Sens caché du discours de Marine Le Pen”. » Sur le terrain, la séduction chute. « À Hayange, les précaires sont toujours aussi précaires. Les agents sont surveillés, notamment leurs mails. Et la CGT n’a jamais eu autant d’adhérents, souligne le dirigeant syndical. Mais ceux qui nous rejoignent ne veulent pas que ça se sache et nos représentants sont soumis à une forte pression. »

C’est chez les 18-24 ans que la dédiabolisation semble avoir le mieux fonctionné. « Le FN de Jean-Marie Le Pen était vraiment trop à connotation raciste, estime Claire, 26 ans, qui a voté pour la dirigeante du FN en 2012. Marine se démarque. Ce qu’elle met en avant, c’est la priorité aux Français. » Un point positif pour cette jeune femme qui se dit choquée par « ceux qui abusent des aides sociales ». Surtout, le FN permet une ascension politique rapide : 58 % des nouveaux adhérents en 2011 espéraient exercer des responsabilités locales, d’après une étude Ifop-Fondation Jean-Jaurès auprès de 208 jeunes pro-FN. « Le Front national est le seul parti qui donne autant de chances aux jeunes », claironne le parti frontiste.

En 2015, le FN a rouvert à Sciences Po le bureau qu’il avait fermé en 1991, appelé à l’époque « Cercle national de Sciences Po ». À l’origine du FN Sciences Po, cinq élus régionaux, dont Davy Rodriguez, 23 ans, désormais adjoint à la direction nationale du Front national de la jeunesse (FNJ), coordinateur du FNJ Île-de-France. En dernière année à l’établissement de la rue Saint-Guillaume (Paris VIIe), il vient d’une famille de gauche, « plutôt celle d’un Georges Marchais que d’un Emmanuel Macron, plutôt ouvrière, plus fondée à s’intéresser aux questions sociales qu’aux gender studies_. » Ce sont ses lectures qui l’ont « poussé vers le FN » : Frédéric Lordon puis Jacques Sapir. Avec des camarades d’autres partis, dont le Front le gauche, engagés pour la souveraineté nationale, il a créé l’association Critique de la raison européenne à Sciences Po Paris, puis dans d’autres écoles, dont l’Essec. Déçu de la gauche et de sa capacité à « changer les choses »_, il adhère au FN à 21 ans.

Claire a le sentiment que les partis de gauche « encouragent l’assistanat avec le RSA et, pire, avec le revenu universel ! » Pas sûre à 100 % de voter Marine Le Pen en avril, elle trouve que ce parti a « évolué positivement » : « Pourquoi ne pas tenter ? On n’arrivera pas à une situation telle qu’avec le parti d’Hitler, croit-elle, car on apprend du passé… »

[1] Les Classes populaires et le FN, Gérard Mauger et Willy Pelletier, Éditions du Croquant, 282 p., 18 euros.


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