Dossier : Pourquoi le FN n'est pas républicain

FN : Beaucaire, une vitrine nationale

À la tête de la quatrième ville du Gard, Julien Sanchez, jeune apparatchik du FN, fait habillement fructifier sa victoire de 2014, face à une opposition désemparée. Reportage.

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Petit attroupement à la terrasse du café La Place, sous les platanes dénudés : Mohamed Zhani, le propriétaire, vient de se procurer le livre qui fait beaucoup parler Beaucaire : L’Illusion nationale, dont un chapitre est consacré aux témoignages d’habitants de cette ville gardoise passée au Front national (FN) en 2014. Abdenour Bara, patron d’un « kebab », reconnaît des visages. « Ça commence toujours comme ça : “Je ne suis pas raciste mais… je suis au chômage, on en donne trop aux Arabes, etc.” Et quand on les a en face de nous, c’est “ah mais toi, c’est pas pareil !” »

En 2015, il s’est joint, avec quatre autres commerçants musulmans, à la plainte de Mohamed Zhani contre deux arrêtés du maire, Julien Sanchez, pris la veille du ramadan, et interdisant l’ouverture des magasins après 23 heures dans certaines rues du centre-ville au prétexte de lutter contre les nuisances sonores.

Lors de sa campagne électorale, Julien Sanchez avait stigmatisé une multiplication des « kebabs » dans la ville. « Quatre seulement ! », rétorque Abdenour Bara. Alors que les arrêtés touchaient aussi des commerçants non musulmans, le tribunal, le 15 décembre dernier, n’a pas retenu la discrimination. Gorges chaudes du maire à propos du « délire » des opposants sur son racisme supposé et… pas un mot sur la décision principale dans le mensuel municipal, phagocyté par la promotion de ses moindres faits et gestes. À savoir : les arrêtés ont été jugés illégaux, cassés car la « recrudescence des infractions » argumentée par le maire n’a pas été reconnue. Il se dit pourtant prêt à récidiver dès le mois de mai prochain (début du ramadan 2017). Plutôt que d’engager une concertation ? : « Et pourquoi pas avec les violeurs ou des tueurs, aussi ?, nous rétorque-t-il. Je ne suis pas assistante sociale, je considère qu’un délinquant ou un criminel, on n’a pas à se mettre d’accord avec lui, ni à se laisser prendre en otage par ceux qui ne respectent pas la loi ! »

Rémy Vidal, secrétaire départemental du Parti radical de gauche (PRG) qui fut membre du cabinet de l’ancien maire Jacques Bourbousson, le reconnaît : « On avait déjà des problèmes de bruit, et les médiations n’ont rien résolu. Mais Julien Sanchez recherche systématiquement la confrontation… » Et sa médiatisation, ajoute Laure Cordelet, très active animatrice du Rassemblement citoyen de Beaucaire (RCB) : « En chaque occasion, le maire sort un communiqué très orienté. »

Il ne manque jamais de rappeler les 4 000 signataires de la pétition de soutien à ses arrêtés sur la tranquillité publique. « Pas tous électeurs du FN, se félicite-t-il. C’est une question de nuisance, pas de politique. Nos opposants précipitent les électeurs vers nous… » En décembre 2015, second tour des régionales, le FN recueillait localement plus de 57 % des voix, quand la liste « Beaucaire, ville française ! » l’avait emporté en 2014 avec un peu moins de 40 % dans une quadrangulaire calamiteuse, dont l’opposition se mord encore les doigts. L’affaire des « kebabs » résume la scène politique beaucairoise depuis bientôt trois ans : un maire habile communicant, qui flatte son public tout en se gardant des outrances, face à des adversaires divisés et désemparés.

Julien Sanchez, près d’une moitié de ses 33 ans passée dans la communication (notamment au siège du FN, où il adhère à 16 ans), multiplie les mesures peu coûteuses à fort potentiel symbolique et médiatique. Décembre 2015, il baptise « rue du Brexit » un bout de rocade « en hommage au choix du peuple britannique souverain ». Déferlement de journalistes français et étrangers. Le maire brandit l’écho d’une télévision indonésienne. Maxime Pozzolini, animateur des « Beaucairoiseries », groupe citoyen de débat très populaire avec ses 3 000 inscrits, soupire devant ce gigantesque levier publicitaire. « Une rue du Brexit… Insolite mais pas apocalyptique. Quoi vous dire de plus ? », répond-il à un média russe.

Dans la même veine, le maire débaptise la rue du 19-Mars-1962, date des accords d’Évian signifiant la fin officielle de la guerre d’Algérie, renommée « rue du 5-Juillet-1962 » en commémoration du massacre d’Oran, que saluent des Beaucairois nostalgiques de l’Algérie française. Une seule des 13 élus (sur 23) de la majorité sanchézienne n’approuvera pas le projet. Rébellion anecdotique car unique.

Julien Sanchez fait-il installer depuis deux ans une crèche à santons de Provence dans le hall de l’hôtel de ville, à l’imitation de son complice Robert Ménard à Béziers ? Les plaignants, dont la Ligue des droits de l’homme, sont finalement déboutés : la justice reconnaît à l’exposition un caractère culturel qui n’enfreint pas l’obligation de laïcité d’un lieu public. Rose-Marie Cardona, seule conseillère municipale de gauche (Réagir pour Beaucaire), interpelle l’édile, sans grande illusion, sur les risques pour la paix publique d’une provocation qui attise « l’invective haineuse » de ceux qui exècrent les porteurs d’une contestation « républicaine ».

La corde de la tradition, encore, avec ces marchés auxquels le maire entend redonner une « identité » avec des produits régionaux et « de qualité ». Sont visés ceux qui vendent des colifichets « made in China » à 1 euro. Le jour de la Foire de l’Ascension, c’est carrément l’enjeu du « grand remplacement » [1]. Le maire va jusqu’à faire installer des barrages filtrants aux entrées de ville afin d’en interdire l’accès à ces exposants non désirés – souvent des Maghrébins.

Et l’on frise les dérapages en début de mandat avec l’embauche de Damien Rieu, porte-parole de Génération identitaire à l’époque. Il ne restera qu’un an. Le maire stigmatisera aussi « le coût pour les contribuables et la répercussion sur le niveau des enseignements offerts à nos enfants quant à l’accueil d’élèves dits allophones […] ». Mais sans récidive, relève Rose-Marie Cardona. Les fondamentaux de la « préférence nationale » s’expriment depuis de manière moins outrancière quand la majorité beaucairoise signe la charte « Ma commune sans migrants », lancée en septembre dernier par Steeve Briois, maire FN d’Hénin-Beaumont. Julien Sanchez manifeste alors contre la décision du village gardois de Monoblet d’accueillir des réfugiés, en organisant une marche de soutien aux chrétiens d’Orient ou fait chanter La Marseillaise à l’ouverture des conseils municipaux.

L’érosion de l’habitude ? Rémy Vidal (PRG) n’a pour autant pas le sentiment d’un « projet idéologique frontiste spécifiquement beaucairois » à l’œuvre, alors que le vote d’extrême droite est fort depuis plus de vingt ans dans la ville, qu’il « redoute plutôt de voir instrumentalisée par une stratégie nationale ». Julien Sanchez est un « parachuté » à Beaucaire. Son credo reproduit le programme FN de la présidentielle de 2012, relève le rapport d’un groupe de citoyens liés à Réagir pour Beaucaire. « Lui et le directeur de cabinet Yoann Gillet, son seul co-décideur local, font ce que le national leur dicte », fustige Christophe André. Porte-parole local Les Républicains (LR) et conseiller municipal, il signale ainsi une tendance à privilégier les investissements à retour rapide, quitte à fragiliser les finances, ainsi qu’une « absence totale de vision pour l’habitat et le social ».

Le recours à l’austérité budgétaire, présentée comme nécessaire pour la ville, est aussi un terrain de choix dans la quête d’une respectabilité gestionnaire pour les frontistes. La municipalité précédente (Bourbousson, divers droite) est-elle éreintée par la Cour des comptes ? C’est le régime maigre pour les associations. Notamment celles qui se voient reprochées d’être « politisées », comme les Têtes à clap, association organisatrice d’échanges autour de projections de films. « Nous avons refusé de rentrer dans le jeu de la municipalité et d’être mis en vitrine de sa politique », explique Ludovic Duplissy, enseignant et animateur. En revanche, les effectifs de la police municipale ont fait un bond de 50 %. Gros budget, mais « les cambriolages et les vols de voiture ont reculé… », reconnaît Christophe André (LR). Multiplication des fêtes, des courses camarguaises, une communication à tout-va : « Ce n’est pas une politique pour résoudre les problèmes sociaux, c’est du pain et des jeux ! », s’exclame Rose-Marie Cardona.

L’opposition s’inquiète aussi des effets délétères d’une tactique de victimisation systématique, un classique du FN. Les citations à comparaître tombent en rafale de l’hôtel de ville. Le Midi libre cumule trois procès, pour des motifs parfois ténus. Une enseignante accueille le maire avec un texte hostile et va au tribunal parce qu’il la compare aux « racailles » ? Déboutée – le terme n’outrepasse pas les limites du débat. Lui contre-attaque et gagne : il était désigné comme « membre d’un parti raciste et xénophobe ». L’édile se vante de voir sa cote grimper à chaque fois qu’il doit se défendre en justice, n’hésitant pas à susciter des pétitions de soutien au sein de la population. Ces procès sont des « outils politiques, un véritable investissement publicitaire » au service de la notoriété du FN et de la légitimation de ses idées, analyse Réagir pour Beaucaire. L’épisode du contrat de ville Beaucaire, dont la signature impliquant la Communauté de communes et la Région a connu bien des péripéties, est représentatif. Arc-bouté sur ses demandes d’implantation d’un lycée d’enseignement général ainsi que d’une desserte améliorée de la halte ferroviaire – qui font débat –, Julien Sanchez alimente un conflit personnalisé avec la présidente de région Carole Delga, mise en procès pour discrimination (elle refuse de le rencontrer). « Il tricote les faits et tord la vérité en permanence », dénonce Rose-Marie Cardona.

Mais l’« omni-maire », comme le nomment à contrecœur ses opposants, c’est aussi un bourreau de travail, à l’écoute des gens, présent à tous les événements de la ville, etc. Là où son prédécesseur tentait de faire passer en note de frais les 12 000 euros de la commémoration de son élection, « il paye ses repas, qu’il ne prend pas que chez ses copains », reconnaît Rose-Marie Cardona. Pour la municipale de 2020, droite et gauche sont en panne d’idées. Une liste commune ? Un vœu pieux à ce jour. « Il nous faudra des projets constructifs », prévient Rémy Vidal. « Car, à ce jour, constate Rose-Marie Cardona_, on passe pour des gens méchants avec nos critiques. » Monsieur le maire ? « Toujours un mot gentil, jamais en coup de vent. Un ange dans un nid de guêpes »_, s’illumine Véronique, une commerçante du centre-ville. Il lui a promis de célébrer son mariage, en juin prochain.

[1] Doctrine de l’essayiste Renaud Camus : la population blanche est en cours de substitution par les vagues migratoires.


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