Entre Hercule et Sisyphe, les (petits) travaux donnés par Jupiter à Jean Castex

Pour Francis Daspe, la feuille de route assignée au nouveau Premier Ministre par Emmanuel Macron annonce une entreprise de destruction méthodique et systématique du pacte républicain et social issu en grande partie du programme du Conseil national de la Résistance.

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Le Premier Ministre Jean Castex n’aura pas à potasser outre mesure le discours de politique générale qu’il devra prononcer devant la représentation nationale. Le Jupiter élyséen, avant même d’user de la foudre pour changer de locataire à l’hôtel Matignon, avait strictement corseté l’action gouvernementale pour les deux prochaines années. Qu’importe au final qu’Edouard Philippe parte et que surgisse Jean Castex, la politique menée s’inscrit dans les orientations définies par Emmanuel Macron dans l’interview accordée à la presse quotidienne régionale début juillet. Jupiter a assigné à celui qui pourra difficilement se prévaloir d’être Hercule six travaux à réaliser en guise de feuille de route. Ceux-ci équivalent à une entreprise de destruction méthodique et systématique du pacte républicain et social issu en grande partie du programme du Conseil national de la Résistance.

Le premier défi à réaliser consistera à lutter contre le chômage. Le ton a été donné, Emmanuel Macron n’hésitant pas à parler d’une prétendue maladie française : la préférence du chômage. La lutte contre le chômage se transformera en chasse aux chômeurs. Les incitations financières à l’embauche se traduiront par des cadeaux fiscaux et des allègements de cotisations sociales (ils diront de charges). Ces mesures approfondiront la dégradation des comptes de la sécurité sociale et amoindriront la capacité d’intervention de la puissance publique en raison d’une baisse des recettes budgétaires. Jean Castex, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, ne devrait pas être en terre inconnue.

La deuxième tâche assignée concernera le système de santé dont la situation alarmante a été (enfin) mise en lumière à l’occasion de la crise sanitaire. Le « Ségur de la santé » se révèle d’ores et déjà une entourloupe. Emmanuel Macron n’a-t-il pas indiqué que les quelques maigres subsides seraient liés à la contractualisation au sein de chaque hôpital ? C’est précisément cette mécanique qui a déstabilisé le système de santé depuis plusieurs quinquennats. Par les fonctions occupées auprès de plusieurs ministres, Jean Castex a été au cœur des mesures ayant conduit à l’introduction des notions d’objectifs et de rentabilité dans l’hôpital, à la rationalisation des coûts dans le cadre du plan Hôpital 2007 et à l’imposition de la tarification à l’acte ou « T2A », sources des maux et des dysfonctionnements. Il ne sera donc pas pris au dépourvu pour accomplir la sinistre besogne commanditée par Jupiter.

La question fiscale constitue un fil rouge pour la Macronie. Le Président des riches a indiqué qu’une réforme fiscale n’était pas prioritaire, alors que le partage des richesses s’expose dans toute son indécence. Dans la bouche du « Robin des bois à l’envers », cela équivaudra en définitive à ne pas augmenter les impôts pour les plus riches, à coup d’exonérations et de cadeaux fiscaux généreusement consentis. Mais des efforts et des sacrifices seront pourtant exigés du plus grand nombre, des plus précaires aux classes moyennes accusés les unes comme les autres de vivre au dessus des moyens du pays. Pour Jean Castex, la situation lui rappellera sans aucun doute le bouclier fiscal concocté par son ancien mentor Nicolas Sarkozy.

Le Président Macron a affirmé qu’il ne comptait pas abandonner la réforme des retraites pourtant très largement rejetée. L a volonté d’en conserver les aspects les plus contestables est manifeste : augmentation du nombre des années de cotisation, maintien du système universel par points, respect des équilibres financiers dans le cadre de l’austérité. Jean Castex pourra toujours puiser son inspiration dans la réforme des retraites de 2010 imposée par le président Sarkozy après que le candidat Sarkozy ait pourtant promis au cours de la campagne de 2007 que, lui élu président, il ne toucherait pas aux retraites.

Un nouvel acte de décentralisation est envisagé, sans doute en écho au pacte girondin évoqué à plusieurs reprises par Edouard Philippe. Il s’accompagne de la promesse d’un nouveau big-bang des collectivités territoriales et de transferts massifs de compétences, les termes de différenciation et d’expérimentation étant utilisés. Ils ne sont pas neutres : c’est l’assurance d’une destruction du cadre républicain par la perspective d’une fragmentation de la loi égale pour tous les citoyens et partout sur l’ensemble du territoire. Exit la République une et indivisible. Jean Castex aura tout loisir à se référer à l’esprit du projet de réforme territoriale échafaudé par Nicolas Sarkozy que le duo Hollande / Valls avait ensuite repris en grande partie.

Le sixième des travaux réside dans la défense de la souveraineté européenne. La voie est tracée sans faux-fuyants par Emmanuel Macron : aller plus loin, plus vite, plus fort dans la construction européenne, sur la base de l’accord franco-allemand. C’est un bien curieux projet que la défense d’une chose qui n’existe pas, la souveraineté européenne qui ne peut qu’entrer en concurrence avec la souveraineté nationale. L’expression masque en réalité la volonté de continuer à détruire la souveraineté populaire possédée en théorie par les citoyens français. Jean Castex ne partira pas de rien : son modèle Nicolas Sarkozy bafoua la souveraineté du peuple français exprimée par référendum le 29 mai 2005 qui refusait le traité constitutionnel européen en adoptant en catimini le traité de Lisbonne qui en reprenait pourtant l’essentiel.

Une entreprise de casse généralisée

Pour Jean Castex, tout ou presque est déjà écrit. Son autonomie de pensée et d’action dans le cadre de sa gestion des affaires de La France à Matignon est très faible. Il peut lui rester à trouver des éléments de langage et des artifices de communication à inscrire dans son discours de politique générale. Encore que le Président Macron, animé par une forme d’hybris sans limites, puisse aussi s’en charger. C’est ainsi qu’il terminait son interview dans la presse quotidienne régionale en lançant une mise en garde. La France des jours heureux devait être d’abord la France des devoirs. La sentence n’est pas anodine et relève d’une logique orwellienne du détournement du sens des mots. Comment oser reprendre à son compte « les jours heureux », titre du programme du Conseil national de la Résistance que l’on s’est juré de démanteler ? Qui plus est en utilisant une expression qui constitue l’éternel argument (les devoirs avant les droits ou même à la place des droits) de toutes les droites réactionnaires, de Sarkozy à Pétain en passant par Macron, effarouchées par toute idée de progrès social et d’émancipation ? Quelle cruelle ironie pour quelqu’un se présentant comme un gaulliste social de faire table rase de l’édifice mis en place à la Libération par, entre autres, De Gaulle !

Les travaux assignés au nouveau Premier Ministre Jean Castex convergent vers la réalisation d’une entreprise de casse généralisée, dans la droite ligne de l’œuvre en son temps de Nicolas Sarkozy et prolongée avec constance par Emmanuel Macron. La tâche est immense. N’est-elle pas trop lourde pour ses épaules ? Jean Castex aura sans aucun doute des difficultés à endosser la tunique d’un nouvel Hercule. Faisons le vœu qu’il soit réduit à n’être que Sisyphe, incapable d’amener la pierre au sommet de la montagne. La mobilisation populaire doit au cours des deux prochaines années faire perpétuellement dégringoler le rocher…


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