Anne Sylvestre, une affaire de femmes

Dans une biographie, Véronique Mortaigne redonne à la chanteuse décédée en 2020 la place qui lui revient dans le paysage français. Celle d’une artiste engagée de longue date dans des combats toujours actuels.

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Les voix féminines ne sont pas si nombreuses dans le monde de la musique. Alors ne boudons pas le plaisir d’en entendre deux résonner dans un même ouvrage : celui que Véronique Mortaigne consacre à Anne Sylvestre, Une vie en vrai (1). Anne Sylvestre est née au mitan des années 1930, en pleine montée des périls ligueurs et fascistes.

Elle débute sur scène avec sa guitare à la fin des années 1950, dans les cabarets parisiens. Ses contemporains sont Bécaud, Béart, Lapointe, Brassens, Brel. Protégée de Jacques Canetti, louée par Claude Sarraute dans Le Monde, elle signe chez Philips, qui produit aussi Barbara et Gréco. La génération yéyé débarque sur ces entrefaites, une nouvelle époque des musiques populaires s’amorce : jeune, électrifiée, médiatisée. Anne Sylvestre poursuit sa carrière d’artiste tout en élevant ses enfants, loin des artifices vestimentaires, des poses calculées,
des modes capillaires, et chante des vies de doutes, d’approximations, d’héritages, de blessures mal cautérisées, d’obstacles inopinés et de réussites modestes.

Le dialogue entre Véronique Mortaigne et l’artiste, amorcé dans les bureaux du Monde en 1998, a repris en 2019 dans la maison qu’Anne Sylvestre a longtemps habitée rue de La Réunion, à Paris. Il dépasse les contingences terrestres et instaure une connivence en sororité. Il autorise une compréhension de l’autre par-delà la crise sanitaire qui l’entrecoupe et la mort qui le rompt en novembre 2020. Bien que la chanteuse ait répété de nombreuses fois à son interlocutrice « Tu sais, en fait, il n’y a rien à dire », sa vie fut dense et son legs majeur.

L’œuvre d’Anne Sylvestre est une histoire sociale du XXe siècle, moins du côté des icônes et des grands hommes que des « gens qui doutent ». De la trajectoire de son père devenu proche de Jacques Doriot, de la vie écourtée de son frère aîné disparu durant la guerre, de sa propre trajectoire familiale (tôt mariée, divorcée, femme, artiste et mère à la fois), Anne Sylvestre a nourri son répertoire. Véronique Mortaigne le resitue dans l’actualité culturelle du moment, qui redécouvre l’œuvre des « Pionnières(2) »ou de celles qui « font l’abstraction (3) ». Il est une « affaire de femmes »car, « contournant l’explicite très vite, [Anne Sylvestre a] écrit des chansons de femmes dont le point de vue masculin est exclu, “Éléonore”, “La Fille du vent”, “Porteuse d’eau”, des chansons où les femmes portent le monde. Ce n’est pas aussi sexy qu’une “Javanaise” mais c’est un précis d’oppression ».

Anne Sylvestre est l’une des rares autrices-compositrices-interprètes répertoriées à la Sacem. Elle chante des textes sur les femmes, écrits par une femme, dans un univers masculin. Femmes en guerre en charge de famille (« Mon mari est parti » sur la guerre d’Algérie) et libres de disposer de leur corps et, à ce titre, d’avorter (« Non tu n’as pas de nom », en 1974, un an avant la loi Veil). Femmes instrumentalisées pour la bonne conscience de la gouvernance patriarcale (sa « Vache engagée » fustige le choix de l’ONU de faire de 1975 « l’année de la femme »), violées dans « Douce Maison » en 1968_._ Sa « Sorcière comme les autres » transcende les trajectoires particulières et chante NousToutes avant l’heure, pointant assignations et injonctions liées à l’âge, au physique, à la situation familiale, à l’orientation sexuelle, etc.

Pour tou·tes celles et ceux qui seraient tenté·es de réduire Anne Sylvestre à ses Fabulettes et d’en faire une artiste mineure, Véronique Mortaigne avertit : « C’est un petit peu prétendre que Les Fables de La Fontaine ne seraient destinées qu’aux élèves de CP. » Avec cette pique salvatrice, elle œuvre, à l’instar de l’historien E. P. Thompson, à extraire Anne Sylvestre de « l’immense condescendance de la postérité » pour lui donner la place qui lui revient, centrale, sur la scène de la chanson française.

Par Véronique Servat Doctorante au Centre d’histoire sociale du monde contemporain, université Paris-I.

(1) Le titre de cette biographie, publiée par les Éditions des Équateurs, est tiré d’une chanson de l’artiste intitulée « Dans la vraie vie ».

(2) Exposition au Musée du Luxembourg, à Paris, sur les femmes artistes des années 1920, jusqu’au 10 juillet.

(3) Du nom de l’exposition présentée l’an dernier au Centre Pompidou à Paris.


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