Dossier : Fin de régime

« Entre jeunes et classe politique, une défiance s’est instaurée »

Pour Sarah Pickard, sociologue spécialiste de l’engagement dans les jeunes générations, la forte abstention dans cette classe d’âge s’explique par une défaite de la classe politique.

La petite sortie pour se rendre à son bureau de vote le dimanche matin n’est pas une habitude courante chez les jeunes générations. Au premier tour des législatives, l’abstention de cette partie de la population s’est élevée à 69 %, selon les principaux instituts de sondage. Si, au moment de boucler cette édition, le chiffre pour le second tour n’est pas connu, il devrait être tout aussi important au regard de la faible participation générale. Pour Sarah Pickard, l’abstention n’est pas forcément synonyme de dépolitisation des jeunes, qui préfèrent parfois s’engager en adoptant de nouveaux modes de consommation ou en défendant des causes qu’ils ne trouvent pas assez portées par le système politique, comme l’environnement, le féminisme ou l’antiracisme. Mais la chercheuse ne romantise pas l’abstention comme un signe politique toujours conscient. Elle estime, d’après les très nombreux entretiens qu’elle a pu mener auprès des jeunes générations, que leur désintérêt existe bel et bien mais devrait inciter la classe politique à réfléchir à l’offre qu’elle propose : est-elle en adéquation avec les aspirations de la jeunesse qu’elle est aussi censée représenter ? En clair, l’abstention, c’est d’abord une défaite des politiques.

Pourquoi l’abstention est-elle plus forte spécifiquement parmi les jeunes générations ?

Sarah Pickard : Elles sont en colère. C’est ce qui ressort des nombreux entretiens que j’ai pu mener. Et cette émotion est un facteur déclencheur pour l’engagement ou le désengagement politique. Au contraire de la peur ou de l’angoisse, la colère est motrice d’engagements militants ou d’abstention. Et dans les deux cas, on se détourne des urnes. Il y a une raison à ce phénomène : la jeunesse d’aujourd’hui n’a quasiment connu qu’une série de crises très importantes. Notamment la crise financière de 2007 et plus récemment la crise sanitaire et économique de 2020 et 2021. S’est ajoutée à cela la crise écologique très prégnante dans leur pensée. Et lorsqu’ils regardent leur vie, ils voient que leur entrée sur le marché du travail sera de plus en plus difficile, que le chômage est important, que leur situation alors qu’ils sont encore étudiants se précarise et que les chances de trouver de la stabilité économique s’amoindrissent. Ils pensent que la classe politique n’est plus capable d’agir pour résoudre ces problèmes et qu’elle ne prend pas en compte ce qu’ils vivent. Donc, les jeunes n’ont plus envie de la valider. Le bulletin de vote glissé dans l’urne n’est logiquement plus leur mode d’expression politique privilégié.

Est-ce un désengagement massif ?

Les chiffres montrent qu’ils se détournent des urnes de façon importante. Mais il est important de nuancer : on ne peut pas dire que tous les jeunes ne s’intéressent pas à la politique. Certains sont très engagés dans les partis politiques, même si c’est une minorité. D’autres qui ne s’engagent pas mais qui participent à la vie citoyenne en votant. D’autres qui sont désintéressés et qui ne s’imaginent pas décider d’un bulletin dans l’isoloir.

« Ils ne se sentent pas représentés et croient être instrumentalisés à des fins électoralistes. »

Oui, les jeunes ne vont plus aux urnes si l’on regarde les chiffres. Mais ça ne veut pas dire qu’ils tournent le dos à la politique, qu’ils sont paresseux, passifs, égoïstes ou ignorants du fonctionnement du système institutionnel comme on peut souvent l’entendre.

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