« La force de la classe dominante réside dans le collectivisme »

Dans leur nouvel essai, les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot montrent comment la grande bourgeoisie constitue une classe consciente de son pouvoir et cultivant la solidarité avec ses semblables.

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En quoi l’utilisation de l’espace est pour la grande bourgeoisie un outil puissant de sa domination ?

Michel Pinçon : La maîtrise de l’espace permet tout d’abord de pouvoir choisir son entourage. Que ce soient pour les milieux résidentiels ou les espaces consacrés aux loisirs ou aux vacances, la grande bourgeoisie sélectionne toujours des espaces spécifiques. À Paris, ce sont les VIe, VIIe, VIIIe et XVIe arrondissements ainsi que Neuilly et le sud du 17éme qui constituent un regroupement spatial des riches extrêmement étroit et extrêmement fort. Et pour lequel on peut parler de ghetto. Ce fait ne se retrouve pour aucune autre catégorie de la population, sauf éventuellement pour certaines communautés émigrées.
Monique Pinçon-Charlot : Le pouvoir social est indissociablement un pouvoir sur l’espace et sur le temps. Les beaux espaces sont des espaces pérennes qui ont pour vocation de durer des générations et des générations et de se transmettre au sein des mêmes dynasties familiales. Cette pérennité donne un pouvoir symbolique supplémentaire à l’aristocratie de l’argent.

Illustration - « La force de la classe dominante réside dans le collectivisme »
Le phénomène de cooptation est systématiquement usité chez les bourgeois.
MEDINA/AFP

Vous parlez d’une domination « violente » de l’espace.

M.P. : La domination de l’espace est en effet violente car certaines catégories de la population sont tenues à distance. C’est l’exemple de Paris qui concentre tous les pouvoirs. Progressivement et par pression immobilière les classes populaires en sont donc écartées. C’est redoubler dans l’espace la domination économique.
M.P.-C. : La violence se manifeste aussi à plus petite échelle. Boulevard Maurice Barrès à Neuilly, à deux pas de chez Nicolas Sarkozy, nous avons remarqué une entrée de service très significative. Il y était inscrit « entrée de service au bas de la rampe ». La hiérarchie est claire, avec un « bas » et un « haut » : c’est chacun à sa place. Une autre violence, c’est la lutte contre les Hlm à Neuilly. C’est en effet dans cette ville que l’on trouve le plus faible niveau de logement social : 2,6 % au lieu des 20 % exigés par la Loi SRU. Et ceci alors que ces communes touchent de plus en plus de taxes professionnelles. Même sur les quelques chantiers de logements sociaux, on peut y lire « logements pour les familles », ce qui est beaucoup plus recevable que « social ».

L’étroitesse de l’espace implique une solidarité peu commune entre les membres de cette aristocratie de l’argent. Peut-on parler de « classe » à son sujet ?

M.P. : Il existe une véritable conscience de classe et une solidarité frappante dans ce milieu. Ceci se manifeste dans le phénomène de cooptation. Cette pratique est une technologie sociale qui est systématiquement utilisée. Elle permet de sélectionner les gens avec qui on va vivre, être en affaire, en vacances ou mélanger les enfants. Cette cooptation montre qu’il y a une conscience claire d’appartenir à un milieu spécifique qu’on ne trouve nulle part ailleurs, y compris dans la classe ouvrière française aujourd’hui.
M.P.-C. : La cooptation permet à la classe de fonctionner et de se mobiliser. Dans les cercles par exemple, si on rend service à quelqu’un qu’on ne connait pas, on est assuré en aidant cette personne, d’aider en réalité son semblable. Et en aidant son semblable, c’est la classe que l’on aide et c’est donc soi-même. C’est dans ce collectivisme que réside toute la force de la classe dominante.
M.P. : La formation de la classe et sa longévité sont très liées à ce collectivisme pratique. La haute bourgeoisie est d’une part faite par les ancêtres et travaille d’autre part pour les héritiers. L’individu est toujours construit par les autres et travaille aussi pour les autres. C’est un échange permanent de bons procédés. Il y a aussi quelque fois de la concurrence mais elle n’est pas spécifique de la classe. La concurrence et l’émulation qu’il peut y avoir dans les affaires sont plus présentes chez les nouveaux riches qui n’appartiennent pas à ce milieu. Au contraire, ce qui est spécifique de la grande bourgeoisie, c’est la solidarité.

Cette classe en défendant ses intérêts est-elle en lutte ?

M.P.-C. : La réalité est l’inverse de ce qu’affirme Christine Lagarde quand elle déclare qu’il n’y a plus de lutte de classes. Pour s’en rendre compte, il faut prendre la lutte des classes à l’envers et aller voir du coté des dominants. A travers cet exemple des espaces, plus accessible pour des chercheurs que le poids de l’argent ou du capital, nous avons voulu montrer que la mobilisation de cette classe ne laisse rien au hasard. Elle est en effet mobilisée à tous les instants et sur tous les fronts. On est très loin ici de la théorie du complot. Il n’y a pas une personne qui calcule tout mais un enchevêtrement de réseaux. Même quand chaque individu s’investit dans ce qui le passionne ou l’intéresse, l’essentiel est que toutes ces démarches vont dans l’intérêt de la communauté. D’autre part, quand Neuilly vote à 87 % pour Nicolas Sarkozy cela montre bien que les bourgeois ne se trompent pas d’intérêt.
M.P. : Ils sont par ailleurs parfaitement conscients de leur domination et de leurs privilèges. Mais cela n’empêche pas l’illusion de la liberté. Cette illusion se manifeste par exemple dans la rencontre amoureuse lors des rallyes. Dans le choix matrimonial, les jeunes couples croient au hasard de la rencontre. C’est une illustration de ce que Bourdieu nomme l’habitus. L’individu est construit par la société : il a des goûts, des préférences, des façons d’être et d’apprécier les gens et le monde qui varient selon son histoire sociale. Dans la rencontre enchantée du partenaire, ce qui se joue c’est en réalité la rencontre de deux habitus destinés à s’allier.

À quoi reconnaît-on cette grande bourgeoisie ?

M.P. : Quant on parle « d’aristocratie de l’argent », ce n’est pas une coquetterie. Il y a une véritable transmission et constitution de lignée. Le terme « bourgeoisie » est trop générique. L’aristocratie de l’argent, c’est une bourgeoisie dans laquelle l’occupation professionnelle n’a rien à voir avec la position sociale. On peut très bien faire autre chose que de l’argent car on appartient à ce monde quand on est inscrit dans des réseaux familiaux et extrafamiliaux qui font exister durablement en tant que membre du groupe.
M.P.-C. : L’argent est une condition nécessaire mais pas suffisante pour faire partie de l’aristocratie financière. Il faut qu’à la richesse économique, s’allie la richesse culturelle. Le monde des grandes fortunes est par exemple aussi celui des collectionneurs et du marché de l’art. La richesse sociale doit durer : on ne peut pas rester riche longtemps tout seul. Il faut rentrer dans le club et faire acte d’allégeance. La dimension familiale est également capitale. Les nouveaux riches qui vont en effet rentrer dans le bottin mondain sont ceux qui vont parvenir à créer une nouvelle dynastie familiale. Bernard Arnault et François Pinault qui sont, par exemple, en train de rentrer dans cette aristocratie de l’argent ont créé à leur tour une dynastie, ils sont dans les valeurs de transmission et de pérennité. Le critère de l’excellence sociale n’est pas dans notre société la valorisation de la jeunesse et de l’innovation, mais demeure l’ancienneté, le temps long et ce qui ne peut pas s’acheter. La devise de cette aristocratie est que « tout doit changer pour que rien ne change ».

Quelles sont les relations que cette aristocratie entretient avec les pouvoirs publics ?

M.P. : La grande bourgeoisie entretient des rapports de connivence avec les pouvoirs publics. La fonction publique est d’ailleurs, pour une part, issue de cet univers. Un exemple de cette connivence : la couverture de l’avenue Charles De Gaulle, qu’on appelle N13 à Neuilly, pour justement bien souligner que les financements doivent être nationaux et non municipaux. Il y a eu des concertations. Même s’il n’est pas possible de parler de passe-droit, les personnes qui étaient en mesure de prendre les décisions fréquentaient ou habitaient eux-mêmes Neuilly. On assiste donc à des convergences d’intérêt directes. Cependant, la conscience de cette classe s’exprime également par sa prudence. Le pouvoir pour fonctionner doit être méconnu. C’est peut-être paradoxalement un des points faibles du nouveau président : avec Nicolas Sarkozy, ce pouvoir est de plus en plus voyant, alors que les grands bourgeois privilégient la discrétion.
M.P.-C. : Il suffit de marcher 400 mètres et d'aller à Nanterre pour voir que de tels travaux ne sont pas partout une priorité. Et pourtant Nanterre est coupé plusieurs fois par des autoroutes avec des saignées disgracieuses et bruyantes. C’est la même chose pour le boulevard périphérique. À l’est, il est ouvert dans le tissu urbain. À l’ouest comme par hasard il est souvent en souterrain. Un tunnel énorme de 10 Km qui s’appelle le duplex vient même d’être construit. Les voitures pourront circuler sur deux niveaux différents, dans un sens comme dans l’autre. C’est parce qu’à l’ouest, il y a de très beaux domaines forestiers et du patrimoine historique défendus par la classe dominante.
M.P. : Le pouvoir symbolique de cette aristocratie de l’argent exige en effet la protection de leur espace et des monuments classés qui sont souvent des signes en faveur de leur famille. Ils demandent ainsi à l’Etat de protéger les monuments historiques, le littoral et les espaces verts. C’est un fait : quand il y a un espace vert en région parisienne, les alentours sont tout de suite « mieux habités ». Il semble naturel de protéger les espaces qui ont de la valeur historique ou esthétique, mais cela recouvre en fait l’intérêt de la grande bourgeoisie.

Comment vos travaux sont-ils reçus dans ce milieu ?

M.P.-C. : Paradoxalement, nos travaux aident les bourgeois à affiner leur stratégie de domination. Cependant nous voulons montrer que c’est bien la terre qui tourne autour du soleil et que les rapports sociaux actuels sont arbitraires et non naturels. Il faut que les dominés en prenne conscience.
Mais par ailleurs, nous avons été étonné de la façon dont les grands bourgeois sont paradoxalement sociologues. Dès leur petite enfance, leur éducation est sans cesse formalisée et codifiée. De leur dire sans arrêts : « tu es différent des autres, tu es supérieur. Tu as des droits mais aussi des devoirs, tu dois te tenir droit, tu n’as pas le droit d’avoir des rondeurs ». Ils sont dans la sociologie car ils sont sans cesse dans la question de l’identité sociale. Il s’agit de savoir qui on est et qui on n’est pas. Ils sont sans cesse dans la généalogie et leur loisir consiste à construire les trajectoires individuelles, sociales et familiales. C’est un exercice permanent. Il n’y a pas un diner auquel on a assisté, dans lequel on parle de quelqu’un et immédiatement tout le monde se met à reconstituer son arbre généalogique et son CV. Cette espèce de sens sociologique pratique nous a été paradoxalement favorable quant à la réception de nos travaux. Même si nous nous plaçons dans une perspective critique et citoyenne, les enquêtés nous disent tous : « c’est exactement ça ».


Les Ghettos du gotha, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Seuil, 288 p., 18 euros.

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