« Tournée », de Mathieu Amalric : Les belles Américaines

Avec « Tournée »,
Mathieu Amalric met
en scène une troupe de femmes libres et réalise un film enthousiasmant. (Voir aussi chronique Blog Cannes 2010).

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La « tournée » du titre est celle d’une troupe de strip-teaseuses, venues des États-Unis, d’un genre particulier : le new burlesque. Strip-teaseuses n’est d’ailleurs pas le terme exact, car leurs numéros ne se bornent pas à se dévêtir. Le new burlesque est un genre issu de la tradition du music-hall anglais et américain. Si les filles laissent effectivement tomber un à un les vêtements qu’elles portent, elles le font au gré d’une mise en scène élaborée et d’une chorégraphie inventive, et le plus souvent avec un humour qui égratigne les valeurs établies. Elles ne sont pas non plus formatées pour l’exercice. Mimi le Meaux, Kitten on the Keys, Dirty Martini, Julie Atlas Muz… (quels noms formidables !) sont des femmes plutôt que des filles. Plus forcément très jeunes, elles ont les courbes épanouies de celles qui accueillent la vie avec plaisir et générosité. Des Rubens affriolants !

Il y a quelque chose de merveilleux dans ce quatrième film de Mathieu Amalric, après Mange ta soupe (1997), le Stade de Wimbledon (2000) et la Chose publique (2002). « Merveilleux » au sens « étrangeté », « apparition d’un fait non ordinaire ».
Sur les routes de la France provinciale, du Havre jusqu’à Rochefort, cette tournée de saltimbanques d’une Amérique non puritaine, accortes et émancipées, accompagnées de leur producteur français, Joachim Zand, interprété par Mathieu Amalric lui-même – qui s’est fait pour l’occasion une dégaine de souteneur entre deux âges qu’on dirait tout droit sorti d’un film d’Abel Ferrara –, a tout du petit miracle, tant le film respire la joie d’être ensemble et la jouissance de faire ce métier. La mise en scène est à l’unisson, légère, nerveuse, fluide, et la caméra du cinéaste a su saisir de beaux instants du spectacle, où les corps de ces femmes s’épanouissent sous les rampes de lumières et les applaudissements.

Si la troupe est foncièrement exotique, au meilleur sens du terme, nomade et sans attache, Joachim Zand, de retour en France après un long séjour aux États-Unis, est lesté de problèmes non résolus, avec d’anciens confrères de la télévision, où il s’était fait un nom, avec des amis plus très sûrs ou avec la mère de ses enfants, ceux-ci étant d’ailleurs de la tournée une bonne partie du temps, ce qui ajoute au film en espièglerie et en tendresse.

Avec Joachim Zand, Mathieu Amalric ne dépeint pas la figure d’un ­looser, mais celle d’un homme qui a rompu avec son milieu, fait ­d’autres choix, et laissé derrière lui un certain nombre de rancœurs. Le contraste est fort entre les difficultés qu’il rencontre à Paris, où il essaie de trouver en vain un théâtre pour ses american girls , et la manière assurée dont il s’occupe d’elles, organise leurs journées, les protège d’éventuelles intrusions extérieures. Le regard qu’il pose sur elles est fait d’admiration et d’amour, qui se transformera d’ailleurs avec l’une d’elles, la splendide Mimi de Meaux, en véritable histoire, le temps d’une escapade à deux, aussi drôle que romantique.

Tournée , prix très mérité de la mise en scène au dernier Festival de Cannes, est un film éminemment nécessaire. Dans une France où il est de plus en plus difficile de respirer, où le moralisme a fait un fulgurant retour, et où le cinéma français pèche parfois de ne pas suffisamment ouvrir ses fenêtres, il donne envie d’être libre.


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