Annie Ernaux : « Je ne voulais pas trahir »

Pour Annie Ernaux, écriture
et politique sont inséparables. Explications d’une écrivaine
qui ne triche jamais.

Christophe Kantcheff  • 10 novembre 2011 abonné·es

Cet entretien avec Annie Ernaux est forcément un peu infidèle. Il faudrait pourvoir retranscrire ses rires fréquents et son plaisir évident à la discussion. Voici une rencontre avec une femme qui a le goût de la vie.

Est-ce que vous préférez parler politique ou littérature ?

Annie Ernaux : Souvent, les deux peuvent se rejoindre, mais cela dépend du sens du mot « politique ». Si vous me demandez pour qui j’ai voté à la primaire socialiste, je crois que c’est anecdotique. En revanche, il est plus intéressant de s’interroger sur ce que signifie écrire ici et maintenant, comment inscrire l’écriture par rapport au monde social et à la politique, au sens large, en considérant l’individu dans l’histoire et dans la société. C’est ainsi que je l’entends, et c’est pourquoi je ne scinde pas écriture et politique.

Vous dites avoir souvent la tentation d’écrire un texte pour un journal, pour réagir à l’actualité et, finalement, vous ne le faites pas. Pourquoi ?

Beaucoup de sujets m’atteignent, et je suis souvent très motivée pour écrire un texte d’intervention. Mais je me méfie d’une forme de rapidité. Le temps que je réfléchisse et que j’écrive, c’est trop tard. Par exemple, l’an dernier, j’ai voulu réagir au projet de loi « anti-burqa », qui exigeait des arguments affûtés. J’ai commencé un texte, intitulé « la loi Charles Martel », mais j’en étais à la moitié quand la loi est passée…

Je n’ai finalement réagi spontanément qu’à la mort de Pierre Bourdieu. J’étais mue par une colère qui a balayé toutes mes prudences. Une colère due à ce que j’entendais sur lui, c’est-à-dire un déni de cet intellectuel, qu’on ramenait au plan des affects : par exemple, au «  ressentiment  » – c’était le mot de Jacques Julliard dans le Nouvel Observateur.

Un écrivain n’est-il pas bien placé pour déconstruire le langage des médias et des politiques ?

Les Années est fondé en grande partie sur un usage critique du ­langage. Ce n’est pas seulement parce que je manie les mots, c’est aussi parce que j’ai souffert du langage intérieurement. Je ne possédais pas le discours dominant au départ, et je le regarde encore avec distance. La langue française ­légitime a été à certains moments brutale et cruelle pour moi. Maintenant encore, quand je lis dans les comptes rendus de mes livres que je suis « d’origine modeste » , je n’accepte pas. Pourquoi «  modeste  » ? Cela veut dire : «  Vous êtes au bas de l’échelle sociale. » Reprendre un tel terme, c’est l’accepter, le banaliser.

Aujourd’hui, on baigne dans un langage qui n’est jamais questionné. « Les agences de notation », « la recapitalisation des banques » : pourquoi les médias reprennent-ils sans esprit critique ces termes-là ? Pourquoi pactisent-ils ? Tout cela concerne aussi la littérature. Car je n’écris jamais sans penser que le langage véhicule le social et le politique.

Revenons sur ce projet politique qui est au cœur de votre écriture. Un des éléments de ce projet, c’est le renversement des représentations dominantes…

Oui. Dès mon premier livre, un roman, les  Armoires vides , j’ai mis en doute le fait que l’ascension sociale était une bonne chose, que l’école faisait tout ce qu’il fallait… J’ai voulu retourner toutes ces représentations en montrant sur quelle violence cela s’exerçait et ce que cela avait pour conséquences.

Mais le plus fort pour moi s’est passé quand j’ai écrit sur mon père. J’étais face à un problème redoutable : mon écriture n’allait-elle pas présenter une vision ­misérabiliste ou populiste de la vie de mon père ? J’avais commencé à écrire la Place sous la forme d’un roman, et je voyais bien que quelque chose n’allait pas. Parce que mon écriture y était violente, dénonciatrice, ne craignant pas l’excès, c’était celle que j’avais depuis les Armoires vides . En l’employant pour mon père, cette écriture se retournait contre lui. Elle devenait une écriture de la dérision. Par exemple, quand je le décrivais se servant de son Opinel pour manger, ou dormant avec sa chemise, j’avais l’impression que je l’exhibais. J’étais mal dans l’écriture. Ma responsabilité était immense.

À partir du moment où je voulais écrire un livre sur mon père, j’engageais non seulement sa mémoire, mais aussi le monde auquel il appartenait et dont je suis issue. Ce qui relève d’une attitude politique à l’intérieur de l’écriture.

J’ai donc opté pour une écriture « plate », une écriture de la neutralité, purement factuelle. Qui ne fournit aucune arme aux dominants. J’ai dû passer au crible ma propre langue. C’est un processus que j’ai déclenché en moi en ­écrivant la Place, et qui est demeuré.

On pourrait appeler cela une conscience sociale de l’écriture ?

Oui. Et une conscience de ma place dans le texte aussi. De la place que j’occupe en tant que narratrice : de quel côté je suis finalement, des dominés ou des dominants.

Existe-t-il des formes conservatrices ?

Le roman a du mal à ne pas en être une. C’est comme si on proposait d’entrée de jeu un arrangement avec le réel. Alors qu’à mon sens, ce qui est important, c’est que ­l’écriture soit une quête du réel, de la vérité, dont je ne sais absolument pas en quoi celle-ci consiste. C’est pourquoi j’ai évacué le roman de mon horizon.

Dans votre journal d’écriture, l’Atelier noir, on sent que la recherche incessante de la forme entraîne chez vous de l’angoisse, de la souffrance…

À l’arrière-plan de ces notes, il y a effectivement l’angoisse de ne pas trouver la forme qui convient. Pour reprendre l’exemple de la Place, il m’a fallu sept ans pour venir à bout de mes questionnements à propos de l’écriture sur mon père et sur ce qui est aussi traité en filigrane dans le livre, ma propre trahison, c’est-à-dire le fait d’être sortie de ma classe sociale d’origine. Je ne voulais pas trahir une deuxième fois.

Vous avez vécu le fait de sortir de votre classe sociale d’origine comme une trahison ?

Sans doute parce que j’ai été élevée dans un pensionnat religieux ; ma mère était très religieuse. J’ai certainement développé un sentiment de culpabilité par rapport à ce changement social. Une culpabilité sexuelle aussi : très tôt, j’ai eu l’impression de vivre dans le péché, ce qui était lié, bien sûr, à l’éducation que recevaient les filles…

À propos de la forme, dont la recherche vous occupe à « 99 % », vous écrivez dans l’Atelier noir : « Bref, ce qu’ils appellent la littérature »…

« Ils » , ce sont les instances culturelles, les professeurs, etc. Le sens que je donne au mot « forme » n’est pas forcément celui auquel pense le corps professoral. Pour moi, la forme est ce qui sera la vérité, c’est mon absolu à moi. C’est presque orgueilleux : il faut que ce soit mieux que de la littérature. La représentation du littéraire est trop souvent coupée de la vie. Ainsi, la littérature serait une transfiguration du réel, ou une sublimation. Milan Kundera, par exemple, a une vision dévote de la littérature. Pour moi, la littérature, c’est une manière de vivre, une façon d’être au monde.

Une des grandes questions que vous vous posez porte sur le choix entre la première et la troisième personne du singulier, en particulier pendant la longue maturation des Années ; vous avez finalement opté pour « elle »…

En fait, l’évacuation du « je » a été progressive au fur et à mesure que j’ai avancé dans mes livres. Par exemple, dans le Journal du dehors, il était déjà très important pour moi que je n’apparaisse pratiquement pas. Il fallait que ce soit simplement un regard. Une phrase de Virginia Woolf dans son journal dit qu’elle voudrait saisir la chose qui existe quand on n’est pas là. Cette phrase me parle beaucoup. J’ai eu du mal pour l’Autre Fille, le dernier livre que j’ai publié (chez Nil éditions, NDLR) à réutiliser le « je ».

Cependant, et contrairement aux auteurs d’autobiographie, votre « je » englobe davantage que votre seule personne…

En écrivant, je ne peux pas affirmer mon identité. Elle ne doit pas être en dur à l’intérieur du texte. Elle éclate. Le « je » en écrivant est un outil avant tout. Qu’est-ce qui parle en moi quand je dis « je » ? Beaucoup de choses me traversent : la famille, les déterminants sociaux, le fait d’être une femme, etc.

Vous vous intéressez à l’usage qui est fait de vos livres. Quels sont-ils ?

Par exemple, les Années ont eu malgré moi un usage de nostalgie mais aussi, heureusement, un usage de mémoire. J’ai constaté cela lors de mes rencontres avec des lecteurs : les gens pouvaient communiquer entre eux à partir de ce livre. Ils faisaient époque entre eux. Ils venaient voir la personne qui leur avait donné une sorte de mémoire d’eux-mêmes. Qui est en fait une mémoire collective. Combien de fois j’ai entendu de la part de lecteurs qui me parlaient d’un de mes livres : « C’est mon histoire. » Pour moi, il n’y a rien de plus beau.

Quant à l’usage de Passion simple, je le connais par cœur (rires) : c’est de l’offrir à quelqu’un comme signal.

À propos de la réception critique de vos livres, et en particulier des Années, il est frappant de voir à quel point leur dimension politique est ignorée. Savez-vous pourquoi ?

Pour les Années, la dimension historique a primé. Mais c’est vrai que les critiques ont tendance à ne plus lire ce qui est politique chez moi. Quand certains l’ont fait, auparavant, ils cachaient leurs motivations derrière d’autres considérations. Ils disaient par exemple que j’étais «  impudique  ». En réalité, leurs ­raisons étaient bien politiques. Et, plus précisément, leur jugement était un jugement de classe.

Littérature
Temps de lecture : 9 minutes