« Dans les rouleaux du temps », de Bertrand Leclair : Ces livres qui nous fabriquent

Bertrand Leclair interroge la puissance de la littérature à travers douze ouvrages qui l’ont marqué. Autoanalyse et magie.

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«Ce que nous fait la littérature », annonce le bandeau sur la couverture, reprenant une phrase de Bertrand Leclair dans son introduction. Opportunément, car il y a dans cette phrase quelque chose d’immédiatement attractif : ainsi la littérature, continent flou ou déesse protéiforme, a un pouvoir. Elle « fait » quelque chose, comme on pourrait le dire d’un regard, d’un mot, d’une substance… Elle nous « fait » quelque chose, comme si elle agissait à notre insu. Elle nous « fait » tout court, c’est-à-dire : elle nous fabrique. Et c’est son effet, sa magie en somme, que Bertrand Leclair se propose de creuser dans ce nouvel essai littéraire.

Alors, bien sûr, il aurait pu écrire : « Ce que me fait la littérature. » Et plus exactement : « Ce que me font ces douze livres choisis dans ma bibliothèque intérieure » , puisqu’il se livre à un exercice ambitieux, consistant à analyser pourquoi ces livres l’ont marqué, et comment ils ont participé à son apprentissage et à sa construction. Comment ils l’habitent, l’accompagnent, le constituent, rendant perméable la frontière qui sépare(rait) la vie de la littérature.

Mais c’est bien « nous » qu’il a écrit, tendant son témoignage – cet essai est aussi un témoignage, il dit « je », et c’est sur sa vie « réelle » qu’il examine la portée de ces livres – vers d’autres potentiels. Posant d’emblée que « je » est lecteur, « nous »une ­communauté de lecteurs, et les livres, des « autres » qui nous interpellent et nous répondent. « Chacun son Sartre » , lance-t-il dans le chapitre sur le Mur . Entendu que chacun a son livre favori de l’auteur, qui en dit long sur la relation à Sartre et la lecture qu’on en fait. Ce n’est d’ailleurs pas tant Bertrand Leclair qui a choisi le Mur que le contraire (poursuivant sur cette impulsion quasi surnaturelle suggérée tout du long) : « Mon Sartre commence au Mur : au pied du mur, même, là où il m’a littéralement cueilli, à l’âge du groupe et des murmures, dans le pensionnat lillois où nous “faisions le mur”… »

La question n’est donc pas de savoir, de vérifier, si son Sartre (son Proust, son Mallarmé, son Céline, son Kerouac…) correspond au portrait qu’en trace l’intelligentsia autorisée (tout de même, avoir trouvé à glisser un mot sur le Traité du verbe de René Ghil, quel tour de force !) mais pourquoi son Sartre à lui a cette tête-là. Et même, ce livre de Sartre. Car c’est moins sur les auteurs que Bertrand Leclair disserte que sur leurs œuvres. Et, derrière, sur la littérature qui nous « rend au monde », « à une entièreté de la présence au monde » .

Cet essai le conduit à des révélations très personnelles : éveil érotique à 13 ans avec Histoire d’O , découverte de la passion amoureuse à 14 ans avec Aurélien, mise à nu de la mécanique judiciaire alors qu’il se réinsère socialement, à 24 ans, avec la Mort de Socrate … Presque une autoanalyse : les expressions « lecteur éveillé », « conscience éveillée » ne viennent-elles pas rappeler qu’une part de cette histoire se joue aussi dans l’inconscient ? Cette ­fascination-répulsion pour les manchots, par exemple, un héritage d’ Aurélien   ?

Ce travail est aussi, et peut-être d’abord, un formidable ­commentaire de texte. D’une forme inhabituelle, puisque très personnelle – imagine-t-on un étudiant expliquer la puissance d’une phrase en la reliant à un épisode de sa vie intime ? –, qui passe par le récit de passages : la mort de Bérénice, l’arrivée d’O au château, quel souffle ! Mais aussi par des réflexions sur le paratexte, le contexte, l’épitexte… Ce que nous fait la littérature n’est pas complètement détaché de ce qu’elle fait aux autres et qui peut induire une rencontre, ou un conflit. Témoin, cette scène mémorable où, dans la classe de seconde où Bertrand Leclair faisait sa rentrée, la prof de français qui interroge les élèves sur leur lecture phare de l’été descend son Aurélien au prétexte qu’Aragon n’est que le « grand prêtre du réalisme socialiste ». « Est-ce que je sais seulement qu’Aragon est communiste ? Pas sûr » , médite Bertrand Leclair.

L’auteur soulève là un élément qui donne sa pleine puissance au titre, les  Rouleaux du temps . Un livre commence à nous faire à l’âge où on le lit. Non pas à l’âge où il « faut » le lire, mais au moment de notre vie où il nous prend, et aux moments où il nous reprend. Forcément, des éléments peuvent échapper d’abord, qu’on découvre ensuite, qui nous font subitement désaimer le livre ou l’auteur, ou qui viennent renforcer notre amour, comme si on avait deviné, senti, comme si quelque chose en nous (une conscience politique notamment) avait déjà germé.

Parfois on jubile, parfois on se trompe. En trouver les raisons est une aventure. Ce que nous fait Bertrand Leclair, c’est nous engager à réemprunter ces chemins de lecture.


Dans les Rouleaux du temps , Bertrand Leclair, Flammarion, 315 p., 22 euros.

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