« La Grande Illusion » : Un chef-d’œuvre de retour

Soixante-quinze ans après, la Grande Illusion , de Jean Renoir, ressort sur les écrans dans une version restaurée.

Christophe Kantcheff  • 16 février 2012
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Le cinéma est « un métier provisoire, parce que, malgré l’effort énorme et dévoué des cinémathèques diverses, les copies disparaissent » . Ainsi s’exprimait Jean Renoir en 1954, et il n’avait pas tort. Impossible de ­comptabiliser le nombre de négatifs engloutis ou endommagés, de films ­invisibles ou tronqués depuis les débuts du cinéma. D’où l’importance du travail de recherche des copies et de restauration. C’est au tour de la Grande Illusion d’en bénéficier.

Le film, dont la version définitive reconnue par le cinéaste n’était pas perdue – ce qui est déjà beaucoup –, ressort dans les salles avec le noir et blanc d’origine et un son nettoyé, grâce à Studiocanal et à la Cinémathèque de Toulouse. Revoir la Grande Illusion dans ces conditions, l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma, décuple le plaisir.

Rappel de l’intrigue. Pendant la Première Guerre mondiale, l’avion de deux officiers français, le capitaine de Boëldieu (Pierre Fresnay) et le lieutenant Maréchal (Jean Gabin), est abattu par le commandant von Rauffenstein (Erich von Stroheim). Ils sont envoyés dans un camp de prisonniers en Allemagne où, avec d’autres officiers, dont Rosenthal (Marcel Dalio) et Cartier (Julien Carette), ils sont sur le point de s’évader quand ils sont transférés. Maréchal, Rosenthal et Boëldieu se retrouvent dans un camp dirigé par von Rauffenstein. Les deux premiers s’en évadent grâce au sacrifice du troisième. Après avoir été recueillis par une paysanne allemande (Dita Parlo), avec laquelle Maréchal a un début d’idylle, les deux évadés gagnent la Suisse.

Dès sa sortie en 1937, la Grande Illusion a rencontré un immense succès. Le film aurait pourtant pu ne pas exister. Non du fait de Jean Renoir, ni de Jean Gabin, qui s’est montré au contraire un soutien ardent au projet. Mais à cause des financeurs du cinéma, c’est-à-dire, à cette époque, les producteurs. Comme les gens de télévision de nos jours, ils cherchaient à être ­rassurés. Il faut croire que le scénario de la Grande Illusion n’offrait pas les « garanties » suffisantes, comme on dit aujourd’hui. Jean Renoir raconte dans ses mémoires, Ma Vie et mes films : « L’histoire de mes démarches pour trouver la finance de la Grande Illusion pourrait faire l’objet d’un film. J’en ai trimbalé le manuscrit pendant trois ans, visitant les bureaux de tous les producteurs français et étrangers, conventionnels ou d’avant-garde. Sans l’intervention de Jean Gabin, aucun d’eux ne se serait risqué dans l’aventure. Il m’accompagna dans quantité de démarches. Il se trouva finalement un financier qui, impressionné par la confiance solide de Jean Gabin, accepta de produire le film. »

Renoir fut un habitué de ce genre de difficultés, comme l’a expliqué l’un de ses admirateurs, François Truffaut : « Si la carrière de Jean Renoir n’a pas toujours été facile, c’est que son travail a toujours privilégié les personnages par rapport aux situations dramatiques. » La Grande Illusion , il est vrai, tout en se déroulant pendant la guerre, n’est pas un film d’action. Et si l’on dit souvent que les films du cinéaste sont « démocratiques », c’est parce que les personnages y sont traités à égalité, sans parti pris, avec l’intention de faire comprendre au spectateur les raisons qui poussent les uns et les autres à agir tel qu’ils agissent.

La Grande Illusion , comme la Règle du jeu , tourné deux ans plus tard, qui, lui, sera un échec retentissant, met en scène la coexistence des classes sociales. Comme l’intrigue se déroule en temps de guerre, une des questions essentielles posées par le film est de savoir quelle frontière est la plus solide : celle qui sépare un aristocrate (Pierre Fresnay, sec et sans complaisance, est parfait) d’un mécano (Gabin déploie toute sa palette, du sentimental à l’aboyeur de rue) ? Ou celle qui passe entre un officier français et un militaire allemand ? Réponse d’autant plus délicate que le bruit des bottes nazies retentit comme une menace en 1937, un bruit que Renoir fait explicitement résonner dans son film, et à propos duquel Maréchal dit sa détestation – le clin d’œil est évident.

Les marques de « distinction » de la part de l’aristocrate sont légions. Un exemple parmi d’autres : le plan où lui et Maréchal bâillent, face caméra. Boëldieu semble assez dégoûté par le bâillement, toute bouche ouverte, de son compagnon d’infortune. Quant à lui, c’est à peine s’il consent à laisser passer un petit mouvement de la mâchoire, caché de toute façon par sa main. Et si Maréchal reconnaît que Boëldieu est un type bien, en qui on peut avoir confiance, il avoue aussi qu’il ne se sent jamais vraiment à son aise avec lui. Pourtant, il arrive aux deux hommes, dans leurs conversations, de s’interroger sur le bien-fondé des habitudes de pensée ou de comportement qui les différencient. Surtout, Boëldieu permet à Maréchal et à Rosenthal de s’évader de la prison tenue par von Rauffenstein au prix de sa vie. N’est-ce pas là la preuve que le sentiment d’appartenance à une même nation transcende les classes ?

Pas si sûr. Si Boëldieu doit considérer que son geste hautement risqué est digne d’un aristocrate, il apparaît surtout qu’il ne peut accepter de prendre lui aussi la fuite. Ce serait trahir la forte relation qui s’est instaurée entre lui et son seul semblable dans ce camp : le commandant von Rauffenstein. C’est d’ailleurs avec regret, et même douleur, que celui-ci se voit contraint de tirer sur le Français jouant de la flûte sur le toit de la forteresse pour faire diversion. La scène la plus émouvante est sans aucun doute celle où le personnage joué par Erich von Stroheim, tout en délicatesse et en rigidité, que Renoir admirait pour les grands films hollywoodiens qu’il avait réalisés au temps du muet, dit à Boëldieu mourant qu’il avait visé les jambes.

On peut s’attarder également sur la manière dont Rosenthal est particulièrement apprécié par ses camarades de camp parce que sa famille aisée lui envoie des colis garnis, alors que Maréchal, sur un coup de colère pendant leur évasion qui à ce moment-là tourne mal, lui lance qu’il n’a jamais pu souffrir les Juifs. Ce que montre Renoir, en l’occurrence, c’est comment la situation influe sur les hommes. Les limites du déterminisme.
La Grande Illusion , comme la signification de son titre lui-même, ne peut se réduire à la simplification. Goebbels avait bien compris que ce film ne pouvait que lui déplaire, le traitant « d’ennemi cinématographique n°1 » . S’exprimait là trop de liberté, en effet.

La Grande Illusion, Jean Renoir, 1937, 1 h 54.
Culture
Temps de lecture : 6 minutes
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