Livret A : le gouvernement maintient un taux négatif, qui profite à qui ?

Signe que le gouvernement ne fait pas du pouvoir d’achat des plus modestes sa priorité, le rendement réel du Livret A est actuellement négatif ! C’est la conséquence d’une discrète décision du ministre de l’Economie, François Baroin, applicable ce 1er février. Explications.

Thierry Brun  • 1 février 2012
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Livret A : le gouvernement maintient un taux négatif, qui profite à qui ?

Le communiqué de presse ne comporte que quelques lignes et a été publié par le ministre de l’Économie, François Baroin le 12 janvier, avant l’entrée en application d’une mesure lourde conséquence pour l’épargne populaire : « Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France, a recommandé au gouvernement de maintenir inchangé le taux du Livret A à 2,25 % » , « le gouvernement appliquera la recommandation du gouverneur de la Banque de France » . Ainsi, le 1er février le taux du Livret A est négatif, pour quelques mois (lire aussi dans le numéro de Politis daté du 19 janvier : Hold-up sur le Livret A).

Le gouvernement conservera jusqu’au 1er août ce taux de 2,25 %, avec un rendement réel net négatif, face à une forte inflation. Pourquoi ? En suivant la recommandation du gouverneur de la Banque de France, François Baroin ne respecte pas les règles que son propre gouvernement a édictées ces dernières années. Or, depuis le 1er février 2008, la rémunération du livret A et du Livret de développement durable (LDD) est déterminée à partir d’un calcul (effectué en janvier et en juillet chaque année) qui veut que le taux d’intérêt du Livret A tienne compte du niveau d’inflation des douze derniers mois. Selon le gouverneur de la Banque de France, « le glissement annuel des prix à la consommation hors tabac, a atteint 2,4 % en décembre 2011 » , ainsi « l’application mécanique de la formule de calcul des taux de l’épargne réglementée conduirait à accroître le taux de rémunération du livret A à 2,75 % » , « mais il devrait diminuer de façon significative dans les prochains mois » . Le secrétaire d’État à la Consommation, Frédéric Lefebvre, a estimé, lundi sur Europe 1, sur la foi des prévisions de l’Insee, que la hausse des prix devrait ralentir en 2012 pour tomber à 1,5 %. Une prévision au doigt mouillé qui pèsera sur les plus modestes.

De nombreux perdants…

Le gouvernement a donc décidé de déroger à la stricte application de la formule de calcul en vigueur. Au grand dam des épargnants populaires. La perte de rémunération atteindrait plus de 500 millions d’euros en six mois. Selon l’Union des syndicats CGT du groupe Caisse des dépôts, « la décision de maintenir le taux du livret A à 2,25 % constitue une forfaiture qui spolie les épargnants populaires au profit des banques et des compagnies d’assurance » . « Il est évidemment très simple de voir que les principales victimes de cette décision sont les ménages généralement modestes qui épargnent leurs maigres économies accumulées souvent depuis des dizaines d’années sur ces livrets (LA, LDD ou LEP). Dans l’hypothèse, d’un ménage détenant un livret A « au plafond », soit 15 300 euros, cette décision aboutit à le spolier de 75 euros ! » .

Pour la fédération SUD-PTT, « la décision du gouvernement d’interdire la hausse du Livret A à 2,75 % le 1er février est un nouveau coup bas porté à la collectivité » : « Rappelons que le Livret A reste encore le produit d’épargne populaire le plus sécurisé pour les placements des particuliers jusqu’à 15 300 euros. Seul recours pour les rejetés du système bancaire, il permet à plus d’1,5 millions de personnes de disposer de chèques de banque gratuits, d’une carte de retrait et d’une domiciliation des prélèvements les plus courants. C’est à La Poste qu’échoit cette mission exclusive, le reste des banques se contentant de lui renvoyer la majorité des clientèles fragiles par le biais de la Banque de France. Aucun des dispositifs mis en œuvre depuis 1998 avec le service bancaire de base n’a apporté de réponse efficace à un phénomène qui s’aggrave à la mesure de la crise » .

Et des gagnants…

Le maintien du taux actuel du taux du livret A (et donc la baisse de son rendement réel au regard de l’inflation) profite essentiellement aux banques commerciales qui depuis le 1er janvier 2009 sont autorisées à conserver dans leur bilan une part importante de l’épargne collectée sur le livret A et le LDD, et non plus à la centraliser intégralement à la Caisse des dépôts.

Les établissements bancaires privés gèrent quelque 35 % de l’encours de ces livrets, soit près de 100 milliards d’euros. « En ces temps de « disette de liquidités », il est évidemment fort intéressant pour un banquier de disposer d’une ressource, rémunérée en dessous du taux d’inflation (évaluée à près de 100 milliards d’euros) pour la prêter ensuite à des taux supérieurs à 7 ou 8 % » , réagit la CGT, qui ajoute que les autres bénéficiaires de cette « forfaiture » sont les compagnies d’assurance. « En effet, les produits d’assurance-vie constituent la principale destination de l’effort d’épargne des ménages (plus de 1 200 milliards d’euros). Or, ces derniers mois, ces produits ont subi un fort mouvement de décollecte, notamment lié à la concurrence des livrets d’épargne défiscalisée. Ne pas augmenter le taux du livret A, c’est donc donner une bouffée d’oxygène aux sociétés d’assurance » .

La loi de modernisation de l’économie (mis en œuvre en 2008) a permis aux banques privées de conserver dans leur bilan une centaine de milliards d’euros sur les 286,8 milliards d’encours du Livret A et du LDD (chiffre de décembre 2011). « Cet argent est défiscalisé puisque normalement destiné à des dépenses d’intérêt général (PME, TPE, économies d’énergie) , explique de son côté SUD-PTT. Or rien ne permet de savoir ce que font les banques de l’épargne qui reste dans leurs bilans… Le président de la République a omis ce « détail » en créant une filiale d’Oseo pour financer les PME industrielles à partir de fonds levés sur le grand emprunt. Les fonds conservés par les banques seraient bien mieux utilisé en emplois à moyen et long terme pour financer le logement social, les infrastructures publiques et la nécessaire transition écologique » .

Le gouvernement soutient une fois de plus la finance, au détriment du pouvoir d’achat de ceux qui en ont le plus besoin, parmi les détenteurs des 60 millions de Livret A…

Temps de lecture : 5 minutes
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