Un sondage inquiétant

Quand on ne voit plus que des choses simples, l’ombre du « vrai chef » n’est plus très loin. On ne sait pas quel visage il aura, mais les postulants se bousculent déjà au portillon.

Denis Sieffert  • 4 mai 2016
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Un sondage inquiétant
© Photo : AFP / POOL / CHRISTIAN HARTMANN

La France va-t-elle mieux ? Oui, si on en juge par les chiffres du chômage qui viennent d’être rendus publics pour le mois de mars. Oui encore, si l’on considère la croissance et la consommation des ménages. Oui, si le commerce des armes – fût-ce avec des dictateurs – ne nous pose pas plus que ça des problèmes de conscience. Mais il y a hélas des « mais ». Toutes sortes de « mais », économiques, écologiques, et surtout un « mais » qui renvoie cruellement à l’état moral de notre société. Voyons d’abord les chiffres. On le constate, ils sont nettement moins glorieux quand on se penche sur les catégories « B » et « C », celles du chômage à temps partiel, des petits boulots et de la précarité [^1]. Nous savons que l’on peut aussi sortir du chômage par le bas. Le Medef améliorerait volontiers les statistiques à sa façon, au prix d’un démantèlement du code du travail et d’une multiplication des travailleurs pauvres, en rendant plus misérable le salarié que le chômeur. C’est la logique de la loi El Khomri. Quant à notre « mais » écologique, on en connaît les raisons : il tient dans la critique que nous faisons de cette religion de la croissance qui ne constitue pas une solution durable, qui hypothèque l’avenir de notre environnement, et permet d’esquiver la principale question : celle du partage des richesses.

L’économie irait donc un peu mieux. Mais ce n’est pas tout. Il y a ce qu’on appelle le climat politique, le moral des troupes. Il est lié à l’économie bien sûr, mais pas seulement. Et j’en viens à cette récente enquête d’opinion réalisée par Ipsos sur ce que les politologues appellent les « fractures françaises » [^2]. Elle est proprement effrayante. C’est le pire réquisitoire contre François Hollande et Manuel Valls. C’est surtout l’expression d’une terrible crise de confiance dans les institutions et dans la démocratie. Et cette crise – ce qui n’est guère étonnant – frappe surtout les « sympathisants du Parti socialiste ». Ceux-là ne sont plus que 33 % à avoir confiance dans leurs députés. Soit une chute de 14 % en deux ans. Et les mêmes croient beaucoup plus qu’il y a deux ans que les politiques sont corrompus et qu’il faut limiter le rôle de l’État. C’est aussi parmi les proches du PS que l’on trouve la plus forte progression de ceux qui jugent qu’il y a trop d’étrangers. Certes, le sympathisant du PS est encore loin de partager les opinions du Front national ou du « LR » (Les Républicains, version Sarkozy), mais il chemine à vive allure vers le pire.

Puis, les enquêteurs d’Ipsos posent une question qui n’est finalement pas illogique quand on a lu ce qui précède : pensez-vous que l’on a besoin en France d’un « vrai chef pour remettre de l’ordre » ? Eh bien, c’est encore parmi les sympathisants du Parti socialiste que l’on note la plus forte évolution. Il est vrai que cette envie de « vrai chef » plafonne déjà aux alentours de 99 % à droite et à l’extrême droite, mais dans des formations dont c’est la substance idéologique et, pour ainsi dire, la raison d’être. Tandis que la raison d’être de la gauche, c’est précisément d’y résister. On pourra toujours dire que la question n’est pas innocente, et qu’elle fait « le jeu du Front national ». Mais puisque la question est posée, n’ignorons pas la réponse. Elle légitime tout autant le discours d’un Manuel Valls, et le comportement de l’exécutif dans la gestion répressive des mouvements sociaux.

Où allons-nous de ce pas ? L’historienne et psychanalyste Élisabeth Roudinesco ose une réponse courageuse et inquiétante : « Il y a, dit-elle dans un entretien à L’Obs, un désir inconscient de fascisme dans ce pays. » Le mot est terrible, et j’en use pour ma part avec parcimonie. Mais Élisabeth Roudinesco en connaît le sens. Son analyse est accablante pour les intellectuels néoréactionnaires qui occupent en permanence le devant de la scène médiatique, et pour l’exécutif. Avec eux, dit-elle encore, « la pensée complexe s’est effondrée ». Et quand on ne voit plus que des choses simples, le Bien et le Mal, le jihadisme qui « ne peut pas » et « ne doit pas » s’expliquer, l’antisionisme qui est un antisémitisme, l’ombre du « vrai chef » n’est plus très loin. On ne sait pas quel visage il aura, mais les postulants se bousculent déjà au portillon. On mesure encore mal ce que la faillite de la parole politique a pu produire au cours de ces dernières années. Je ne sais pas si la France va mieux, mais je sais que la gauche va beaucoup moins bien !

C’est bien dans ce contexte qu’il faut regarder ce qui se joue ces jours-ci. Nuit debout, avec probablement tous ses défauts, est une manifestation de résistance à cette droitisation de la société, et un cri d’espoir pour une autre politique. C’est le refus du repli sur des valeurs individuelles. Quant au combat contre la loi El Khomri, il a une portée historique. Il s’agit d’empêcher la légalisation d’un déséquilibre social déjà lourdement inscrit dans la réalité. La mobilisation syndicale va évidemment se poursuivre. Mais on observera avec une particulière attention le comportement des députés de gauche. Que la loi passe avec leur complicité ou par un nouveau passage en force avec l’article 49-3 n’est pas indifférent. Dans ce dernier cas, l’institution sera une nouvelle fois bafouée, mais ceux qui auront résisté auront au moins sauvé la dignité de la fonction. Ce qui est très préférable au « tous pourris ».

[^1] Voir l’analyse de l’économiste Sabina Issehnane, p. 5.

[^2] Enquête Ipsos publiée par Le Monde du 28 avril.

Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.

Temps de lecture : 5 minutes
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