Le silence brisé

Que n’a-t-on entendu dans les jours qui ont suivi le massacre du 14-Juillet à Nice ? Rarement notre classe politique se sera montrée aussi médiocrement indécente.

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C’est peu dire que les minutes de silence décrétées par l’État ne me passionnent pas. Mais comme tout le monde, ou presque, je les respecte. Et j’ai détesté les huées qui ont accueilli le Premier ministre venu à Nice rendre hommage aux victimes du massacre du 14-Juillet. Ce silence brisé en dit long sur l’état de notre société, ses lignes de fracture, et les forces qui rôdent, à l’affût du pouvoir. Il ne s’agit pas seulement du Front national. Plusieurs responsables de la droite ont donné d’eux-mêmes en ces circonstances une image pathétique. Bien sûr, chercher des coupables, croire que l’on aurait pu facilement arrêter le bras du crime, c’est humain. C’est sans doute une façon de se rebeller contre l’absurde et de surmonter notre sentiment d’impuissance devant tant de vies fauchées à l’heure de la plus grande insouciance. Mais ce discours n’est pas excusable quand il vient des politiques. On aperçoit trop les arrière-pensées.

Que n’a-t-on entendu dans les jours qui ont suivi le massacre ? Combien de Guantanamo construits par MM. Sarkozy et Ciotti ? Combien de lance-roquettes distribués par M. Guaino ? De compagnies de CRS créées par M. Estrosi ? Combien de perquisitions, de gardes à vue, d’emprisonnements préventifs, d’appels à la dénonciation, d’assignations à résidence, de rassemblements interdits ? La primaire à droite s’est invitée grossièrement sur une promenade des Anglais encore ensanglantée. Rarement notre classe politique se sera montrée aussi médiocrement indécente.

Il est vrai que les médias sont à l’affût. Les Latins disaient que « les grandes douleurs sont muettes ». Ils ne connaissaient pas BFM. Les politiques ne résistent pas à un micro qui se tend. Les médias audiovisuels croient devoir faire de l’antenne à proportion du tragique de l’événement. Mais que faire, que dire, que montrer quand on ne sait rien ? D’où une pénible hésitation entre compassion et voyeurisme, des redites, des supputations et des dérapages en série. Et ces invités qui défilent. Et ce général qui trouve inadmissible que l’on tolère un rassemblement sur la place de la République (il pensait sans aucun doute à Nuit debout) en plein état d’urgence. Et cet ancien porte-parole de l’armée israélienne, invité (de France Inter, hélas) à prodiguer ses conseils sécuritaires au peuple français. Daech et les Palestiniens dans le même sac du « terrorisme ». On est au comble du mauvais goût et de la provocation !

Contrairement à l’après-13 novembre, les jours qui ont suivi l’attentat de Nice ont montré une France agitée, prête à verser dans tous les excès. Inquiétante autant qu’inquiète. Est-ce la répétition des attentats ? Sans doute. Mais je ne suis pas loin de penser, comme Michel Wieviorka, que le climat politique hystérisé par notre Premier ministre tout au long des mois précédents, avec cette loi travail dont nos concitoyens ne veulent pas, n’est pas étranger à ce malaise. C’est un pays déjà terriblement fragilisé qui a reçu cet énorme choc.

Et puis, il y a les caractéristiques du crime et du criminel. Il est vrai que le profil du tueur a précipité les autorités dans un abîme de perplexité. Très vite, les motivations de ce personnage sont devenues un enjeu politique. Il fallait qu’il soit un « islamiste ». Mais ce Mohamed Lahouaiej Bouhlel ne rentrait pas vraiment dans les catégories de François Hollande et de Manuel Valls. On a noté, d’ailleurs, que le ministre de l’Intérieur s’est montré beaucoup plus prudent, et sans doute moins idéologue. Quant au procureur de la République, François Molins, il n’a pas eu la tâche facile quand il lui a fallu faire la synthèse de toutes ces caractérisations à l’emporte-pièce, et transformer ce psychotique, soudard, alcoolique, violent, bouffeur de cochon, délinquant, en un islamiste fanatisé. Bon an mal an, il y est parvenu en affirmant que le tueur manifestait un « intérêt certain » mais « récent » pour la « mouvance jihadiste radicale ». Et que, d’ailleurs, « il s’était fait pousser la barbe depuis huit jours ».

Entendons-nous bien : il est probable que le tueur s’est imprégné du discours jihadiste. Comme l’a noté le psychanalyste Gérard Haddad à propos d’autres cas, la volonté de sublimer le crime en le parant d’une « cause politique » est une hypothèse plausible. A-t-il agi pour Daech, sur ordre de Daech, ou inspiré par un site jihadiste que quelqu’un aurait conseillé à cet esprit malade ? On voit bien que nous sommes là dans une zone d’ombre que la raison a du mal à pénétrer. On ne sait pas. Ce que l’on sait en revanche, c’est que cette enquête est aussi une bataille idéologique. Les uns, Manuel Valls en tête, mais aussi Nicolas Sarkozy, veulent à tout prix « islamiser » le débat ; les autres veulent au contraire éloigner Daech de l’islam et des musulmans, et tenir ce groupe pour une secte étrangère à l’islam, comme l’analyse fort bien Jean-Pierre Filiu. Cet enjeu-là est un enjeu de société. L’ombre du Front national rôde derrière les tenants de la première thèse. La haine des musulmans et des Arabes peut s’y abreuver. Et l’état d’urgence, plus intrusif et inquisitorial que jamais, y trouve sa justification.

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