Rocard, son OPA ratée sur le PS

D’un voyage en felouque sur le Nil en 1973 au remue-ménage électoral de 1974, Bernard Langlois, fondateur de Politis, livre ici une image personnelle de l’ancien secrétaire national du PSU.

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« À moins que tu ne trahisses, jamais tu ne seras -président, ils te tueront avant ! »

Le soleil écrase la vallée des Rois, où nous cheminons côte à côte à dos de bourricots. Escapade touristique, entre deux entretiens politiques au Caire, non prévue au programme. « Franchement, venir chez vous sans faire un tour en Haute-Égypte, ce serait un péché !, avait-il dit en rigolant à nos hôtes. Faut nous arranger ça… » Ce fut arrangé, pour notre plus grande joie. Cette virée de deux jours, plus un bout de Nil descendu en felouque : les meilleurs souvenirs de cette visite de trois semaines à l’invitation de la Ligue arabe ; pour lui, Rocard, ès qualités de secrétaire national du PSU, avec « la personne de son choix », en l’occurrence le rédacteur en chef de l’hebdo du parti, Tribune socialiste, votre serviteur.

C’était au printemps 1973. Nous sortions d’élections législatives où la puissante machine du Programme commun avait partout laminé nos candidats (y compris Rocard, tombeur deux ans plus tôt de Couve de Murville dans une partielle des Yvelines). Cette échappée proche-orientale était la bienvenue ! Son contenu était très politique, bien sûr, même si le tourisme y avait sa part, seconde. Après Le Caire, donc : Damas, puis Bagdad, enfin Beyrouth, où couvait déjà la guerre civile. Une série d’échanges avec les responsables politiques ou des leaders d’opinion, des visites d’entreprises, de fermes, de musées, de mosquées, de souks ; et les camps palestiniens, notamment ceux de Syrie : à Beyrouth, ce sont les leaders, alliés et rivaux, de ces milliers de réfugiés que nous rencontrerons tour à tour, Hawatmeh (FDLP), Habache (FPLP) et celui qui s’impose difficilement à la tête de l’OLP, le dirigeant du Fatah, Yasser Arafat. Tous, avec leurs alliés de la gauche libanaise, se préparent à la guerre, inévitable, contre des milices chrétiennes aidées en sous-main par Israël (nous rencontrerons aussi, en son palais du Chouf, le prince féodal des Druzes, Kamal Joumblatt).

L’Orient si compliqué ! Compliqué pour Rocard au moins autant que pour moi. Mais le leader du PSU comprend vite, c’est rien de le dire. J’admire cette faculté à progresser d’un entretien l’autre en s’appuyant à chaque fois sur l’acquis de la veille, la technique de la boule de neige… Quelle belle intelligence ! Ce n’est pas pour moi une surprise : les réunions du bureau national se tenaient deux fois par semaine. J’avais eu le temps de voir fonctionner le bonhomme…

« Tu crois que ça va passer ? » Dans l’avion qui nous emmène au Caire, Rocard me fait lire l’interview qu’il vient de donner à -Témoignage chrétien, dans lequel s’amorce le mouvement qui va le ramener au PS. Depuis ces fichues législatives où il a perdu son écharpe, il a compris que la reconquête par l’extérieur a fait long feu. Aussi critique qu’il puisse être (comme presque tous à la direction) envers le Programme commun, il sait que la stratégie de Mitterrand est gagnante : pour la conquête du pouvoir, s’entend. Pour le reste… Comme le pense le Premier secrétaire du PS, refondé deux ans plus tôt à Épinay, le programme n’a d’importance que pour ses bouillants alliés de l’aile gauche (Chevènement, Motchane, Sarre…), « ces faux communistes qui sont de vrais petits-bourgeois ». Le cynisme de Mitterrand n’a d’égal que celui de Georges Marchais, qui croit encore pouvoir « plumer la volaille socialiste ».

On sait qui va perdre ses plumes. Mais, en attendant, la machine écrase tout sur son passage, tant sont grandes les envies de changement dans un pays dominé par les droites depuis quinze ans. Quelques dirigeants de poids du PSU ont déjà rejoint le PS, comme Savary, Bérégovoy, Martinet… Mendès-France s’est retiré sur la pointe des pieds, le gauchisme ambiant n’est pas sa tasse de thé. Pas celle de Rocard non plus, à vrai dire : il n’a jamais fait mystère de son projet de refonder une social-démocratie vigoureuse et digne de ce nom, c’est-à-dire qui atteigne par la réforme les buts que se fixe une improbable révolution ; n’était-ce pas le projet originel du PSA, puis du PSU, après la scission d’avec la SFIO de Mollet, engluée dans les guerres coloniales ?

Sauf que Mai 68 est passé par là et que le PSU de Sauvageot et Geismar a rallié à son drapeau rouge toute une jeunesse (j’en suis !) en mal d’engagement radical. Le tout nouveau « patron » d’un parti aux multiples chapelles (des trots’, des maoïstes, des « albanais », des populistes divers et variés…) va devoir chevaucher le tigre à la tête d’une majorité fragile et non sans ruse. Témoin, cette campagne censée faire réfléchir les militants, et concoctée par quelques publicitaires du pourtour : « La Révolution, qu’est-ce que c’est ? »

Inutile de dire qu’on ne connaît toujours pas la réponse. On connaît, en revanche, celle des militants à l’interview dans TC : ça ne passe pas. Le mouvement esquissé par Rocard vers la Cité Malesherbes (c’était encore le siège du PS) provoque un tel remue-ménage dans le parti que le « coupable », à l’automne, préfère laisser la charge de secrétaire national à son numéro deux, Robert Chapuis.

Robert, c’est un type bien, solide, fiable. Il fait partie de ce premier cercle rocardien forgé dans les luttes anticoloniales, au temps de l’Unef dans les années 1950, avec d’autres figures de cette gauche chrétienne : j’ai la chance de côtoyer ces gens, mes aînés de plus de dix ans, qui m’ont tous accueilli avec chaleur malgré mon inexpérience. Inutile de dire qu’ils m’impressionnent. Quand on dit -« rocardiens », c’est à ceux-là que je pense, tous plus ou moins disciples de Mendès avant de se choisir, primus inter pares, un chef de file nommé Michel Rocard. La politique n’est pas pour eux d’abord une carrière, mais un engagement, souvent à risques, où la guerre d’Algérie et plus généralement la décolonisation et l’appui au tiers-monde ont joué un rôle majeur. Ce ne sont pas gibier de cabinet, sans autre parcours ni bagage humain que Sciences-Po-ENA-HEC et lambris dorés de la République… Siégeaient encore à la direction, plus jeunes, quelques fortes personnalités et de belles personnes : tous ont contribué à me former.

Toujours est-il qu’il y a, parmi tous ces « historiques » du rocardisme, consensus sur le constat (le PS est devenu incontournable) et sur la leçon à en tirer : si l’on veut sortir de la marge, il faut s’y rallier. Avec des nuances : un certain Gilbert Hercet (que vous connaissez mieux aujourd’hui sous son vrai nom, Roland Cayrol, R.C.) souhaite dissocier Rocard du PSU. Il pense que, dans l’objectif de la prochaine présidentielle, le pur-sang doit prendre litière chez Mitterrand, mais que le PSU doit rester pur et sans tache, loin des miasmes qui se respirent dans l’entourage du Florentin, qu’on tient ici en piètre estime.

Ce n’est l’avis ni de Rocard, ni de tous ses amis proches : ils rêvent d’une entrée en masse, en pack, et d’enfoncer ce « ventre mou » qu’est le PS à leurs yeux, une machine électorale efficace mais sans vraie doctrine ni colonne vertébrale. D’ici à la présidentielle de 1976, l’échéance normale, on a le temps, pensent-ils, de vaincre les réticences des militants, de les convaincre de cette stratégie, forcément gagnante. « Convaincre », le maître mot du rocardisme.

« Il m’a manqué deux ans ! », soupire Rocard. Qui pouvait prévoir que le « gros rhume » de Pompidou aller l’emporter deux ans avant la fin normale de son mandat ? On connaît la suite : les rocardiens sont battus en interne. « Je le veux à poil ! », aurait dit -Mitterrand. Ce ne sera pas tout à fait le cas. Mais on est loin de la levée en masse. Une majeure partie de la direction suit son leader au PS tandis que le PSU va se survivre encore quelques années.

On ne saura jamais ce qu’aurait pu donner une opération d’entrisme réussie ; on sait en revanche ce que sont devenus les derniers résidus d’un rocardisme frelaté. Et comment il faut apprécier l’hommage que rend ce jour au disparu un Président soi-disant socialiste : celui du vice à la vertu.


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