Les deux visages de Shimon Pérès

Il a été, aux yeux des Occidentaux, et d’une certaine gauche, la face aimable de la colonisation, sans qui la politique israélienne n’aurait pas trouvé autant de soutiens.

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On ne peut rien contre les réputations. La rumeur, l’étiquette, l’image sont plus fortes que la réalité. Surtout lorsqu’elles résultent d’une fabrication politique. Les commentaires qui ont suivi la mort de Shimon Pérès ont une nouvelle fois témoigné de cette loi d’airain de l’information. L’ancien président de l’État d’Israël sera définitivement parti en « homme de paix », croulant sous les hommages officiels. Pas étonnant qu’à Ramallah, à Naplouse ou à Gaza, on ait mal vécu ces moments d’hypocrisie planétaire. Car si on veut un instant adopter le point de vue palestinien, c’est un tout autre personnage qui apparaît. Pérès fut d’abord le missi dominici du jeune État hébreu auprès de notre Quatrième République pour en rapporter les armes les plus sophistiquées. Il a été ensuite le directeur adjoint à l’armement qui a obtenu de la France la construction d’une centrale nucléaire dans le Néguev. Il a été celui qui a ourdi avec Paris et Londres l’offensive contre l’Égypte de Nasser en 1956. Toutes choses qui ne font pas de lui un homme de paix.

On objectera que c’était l’époque de l’Israël fragile. Un pays naissant, encore à la portée de ses voisins arabes. C’est une autre histoire qui commence à partir de 1967. Au lendemain de la guerre des Six-Jours, l’État hébreu est militairement surpuissant, et solidement installé sur 78 % de la Palestine. Le rapport de force a définitivement basculé. Tout sioniste qu’il était, Pérès aurait pu à cet instant devenir en effet « homme de paix ». Au lieu de ça, il milite activement en faveur de la colonisation de Jérusalem-est et de la Cisjordanie, prête la main à l’organisation de milices chrétiennes anti-palestiniennes au sud Liban. Et – comble d’ironie – en 1979, il reproche au leader de la droite, Menahem Begin, de mener une politique qui « conduira à un État OLP indépendant ».

Mais le pire est encore à venir. En janvier 1996, deux mois après l’assassinat d’Itzhak Rabin, alors que l’opinion israélienne est favorable comme jamais à l’accélération du processus de paix, il fait assassiner un dirigeant du Hamas. Le mouvement islamiste réplique par une série d’attentats meurtriers. La fenêtre de la paix se referme brutalement. Engagé dans une surenchère avec son rival Benyamin Netanyahou en vue des élections de juin, il ouvre un nouveau front au sud-Liban, où l’aviation israélienne finit par bombarder un bâtiment de l’ONU dans lequel une centaine de civils avaient trouvé refuge… Et il perd l’élection de juin.

Son autre crime est politique. En février 2001, en pleine intifada, il entre au gouvernement d’Ariel Sharon pour mener avec lui une campagne de répression sans précédent. Il finira même par rejoindre le vieux général dans la formation que celui-ci vient de créer. Il n’est pas exagéré de dire qu’il a ainsi largement contribué à la quasi-liquidation du Parti travailliste, qui ne s’en est toujours pas remis. Ces faits ne peuvent être contestés. Or, s’ils ont parfois été rappelés ici ou là, en ces journées d’hommage, ce fut toujours sur un mode mineur. Certes, d’autres faits peuvent leur être opposés. Pérès, comme d’ailleurs la majorité des Israéliens, a condamné, en 1982, les massacres des camps de Sabra et Chatila. Et, bien sûr, on peut porter à son crédit d’avoir œuvré aux accords d’Oslo de 1993. Encore faudrait-il analyser ce que furent ces accords d’une totale asymétrie. Les plus magnanimes diront qu’ils pouvaient être porteurs d’une autre dynamique. Rabin serait peut-être allé plus loin. Pérès ne l’a pas fait. Et surtout pas avec son fameux projet de Grand Moyen-Orient, inspiré du modèle européen, qui noyait subtilement la question palestinienne.

On aura compris que mon propos ici n’est pas tant de retracer le long itinéraire de Shimon Pérès que de réfléchir à cette opposition d’images. « Un grand ami de la France qui s’adressait à elle parce qu’il savait quel rôle elle pouvait jouer pour la paix », a commenté François Hollande. Mais un Palestinien l’aurait dit autrement : Pérès s’est souvent adressé à la France parce qu’elle l’avait aidé à constituer un redoutable arsenal militaire ; et peut-être plus encore parce qu’il savait que Paris était le vecteur indispensable d’un habile discours politique. Notre monde a posé sur la vie de cet homme un regard biaisé. Certes, Pérès n’est pas Sharon. Le second était un baroudeur, et le premier, un intellectuel byzantin, séduisant et cultivé, capable d’humour, et dont la fréquentation flattait les journalistes. Tout sauf une brute. Il n’a sûrement pas été le « génie de la paix » vu par Bill Clinton, mais celui de la hasbara, la propagande israélienne. Il a été, aux yeux des Occidentaux, et d’une certaine gauche, la face aimable de la colonisation. Celui sans lequel la politique israélienne n’aurait pas trouvé autant de soutiens et de complicités. Mais, pour les Palestiniens, la colonisation ne peut pas avoir de face aimable. Et comme s’il fallait que cette cérémonie d’obsèques soit décidément un moment d’hypocrisie, les commentateurs ont vu dans la malheureuse poignée de mains entre Mahmoud Abbas et Benjamin Netanyahou « un signe d’espoir ». Le lendemain, le gouvernement israélien donnait son feu vert à la construction de 98 logements dans une colonie de Cisjordanie, et à la construction d’une vaste zone industrielle près de Ramallah. Tout est là.


Nota Bene : Il faut lire sur le même sujet l’article de notre ami Michel Warschawski sur notre site Politis.fr

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