Bombes et propagande

Tout insurgé est un « terroriste », voire un « bandit ». Ou, variante de notre temps, un « jihadiste ». Le chien que l’on veut abattre a toujours la rage.

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Il est trop tôt pour dresser un bilan humain de la tragédie d’Alep. Les blessés n’ont pas fini de mourir et les tortionnaires sont à la tâche. Nous savons seulement que c’est un massacre, avec ses morts par centaines, presque tous civils – si ce mot à un sens quand une partie de la population a dû prendre les armes pour se défendre. Et nous savons qu’Alep, l’Assyrienne, la Byzantine, la Grecque, l’une des plus anciennes et des plus belles cités du monde, restera à jamais comme le lieu d’un crime commis de sang-froid par des hommes d’un absolu cynisme. Caligula, décidément, ne meurt jamais. Bachar Al-Assad peut, comme lui, s’écrier : « Qu’ils me haïssent pourvu qu’ils me craignent. »

Ce n’est donc pas ce rapport éternel et glacial au pouvoir qu’il nous faut interroger. Il est bien trop mystérieux. C’est le silence du monde. Pourquoi les habitants d’Alep n’ont pas droit aux manifestations qui ont suivi le massacre de My Lai, la guerre d’Irak ou les bombes sur Gaza ? Sans doute parce que la propagande diffusée par le régime de Damas, reprise et amplifiée par Moscou, puis relayée dans nos régions, a été d’une redoutable efficacité. Et pourquoi donc ? Parce qu’elle est entrée en résonance avec nos doutes, nos peurs et nos confusions. Elle a atteint une société – la nôtre – meurtrie par les attentats de l’an dernier. Comme s’il suffisait aujourd’hui de dire « jihadistes » pour que la machine à comprendre s’enraye.

Car le discours qui a semé le trouble s’est construit à partir d’un amalgame et d’une contre-vérité. L’amalgame, on le connaît. Il a mis dans le même sac Daech, les courants jihadistes présents à Alep et les rebelles, qui ne sont en rien jihadistes. Depuis plusieurs mois, il est de bon ton de mettre des guillemets à « modérés ». Cela peut s’entendre comme on veut. Des civils qui ont pris les armes ne sont plus des modérés en effet. Sont-ils pour autant devenus des jihadistes [^1] ? Évidemment non. C’est pourtant ce que les guillemets insinuent. Ils suggèrent aussi que la révolution aurait disparu, ou même qu’elle n’aurait jamais existé. Un peuple arabe qui se soulève contre son tyran n’est-il pas nécessairement fanatique ou jouet d’une manipulation ? La méconnaissance de la géographie de la Syrie a fait le reste. Alep, la rebelle, et Raqqa, fief de Daech, se sont peu à peu superposées dans les discours. Parce qu’il bombardait Alep, Poutine était devenu le meilleur combattant contre Daech qui, pourtant, n’y était pas.

L’amalgame est un classique de l’histoire. Tout insurgé est un « terroriste », voire un « bandit ». Ou, variante de notre temps, un « jihadiste ». Le chien que l’on veut abattre a toujours la rage. Les insurgés de Budapest, en 1956, le peuple de Prague, en 1968, l’ont appris à leurs dépens. Eux aussi ont été « manipulés » par la CIA. Le pire est qu’il y a évidemment une part de vrai dans cette assertion. En période de troubles, les officines américaines ne sont jamais inertes. Comme il est vrai que l’Arabie saoudite et le Qatar ont envoyé des miliciens et des armes en renfort des rebelles. L’amalgame le plus sophistiqué ne fait que prendre la partie pour le tout. Et la conséquence pour la cause.

Quant à la contre-vérité, elle a été tout aussi dévastatrice. Elle a fait de Bachar Al-Assad un rempart contre Daech. Il fallait donc sauver le soldat Bachar, quitte à l’absoudre de ses massacres à la Ghouta, à Alep, et demain, n’en doutons pas, à Idlib. Quitte à lui pardonner le gazage des populations civiles. La théorie du « moindre mal » a atteint là son plus haut degré de perfection. Mieux vaut Bachar que les « islamistes ». Mortel slogan ! Car non seulement le dictateur syrien a choisi de concentrer ses forces contre les rebelles qui pouvaient proposer une alternative à son pouvoir, mais il n’a jamais combattu Daech, hormis à Deir Ez-Zor, ville de la vallée de l’Euphrate proche des champs pétrolifères. Au contraire, pour la deuxième fois, il vient de laisser Daech s’emparer de Palmyre, pratiquement sans combattre. Il avait fait pire en décembre 2013, lorsqu’il avait fait bombarder les rebelles d’Alep quand ceux-ci repoussaient Daech. Mais il y a peut-être plus grave que les connivences de champ de bataille. Comment ne pas comprendre que les massacres d’aujourd’hui, et le sentiment d’abandon que peuvent éprouver les populations, sont l’aliment du jihadisme pour les années à venir ?

Et me direz-vous, les États-Unis dans tout cela ? Ils sont des complices hypocrites et honteux. Pendant que les Russes font le travail, Obama se tait et Kerry s’indigne. Mais leur responsabilité historique est d’une autre ampleur. L’invasion de l’Irak en 2003 a semé le chaos dans la région. Leur soutien indéfectible à Israël nourrit le ressentiment arabe pour des décennies. Et leurs commerces avec le régime wahhabite de Ryad, tout occupé, lui, à assassiner le Yémen, est un pacte de pétrole et de sang qui, depuis 1945, placent les relations internationales sous le signe du cynisme. Mais, évitons ce que François Burgat appelle « l’anti-impérialisme pavlovien », car en attendant, c’est bien Poutine qui bombarde.

[^1] Le maire d’Alep-Est que nous avons rencontré parle de deux cents à trois cents jihadistes sur sept mille rebelles dans cette partie de la ville. D’autres sources nous ont parlé de six cents à huit cents jihadistes.


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