Mondes d’hier et de demain

Cette fragilisation de la démocratie est l’un des points communs de notre époque avec « l’entre-deux-guerres ». Nous voilà à la merci de réactions irrationnelles d’une partie de nos concitoyens.

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Si j’avais un seul vœu à former – puisque c’est à la fois la saison et l’usage –, je souhaiterais que rien n’arrive de ce qui nous semble aujourd’hui promis, et que 2017 soit autre chose que le prolongement logique de 2016. Car c’est peu dire que l’année écoulée, comme la précédente, nous a légué un lourd héritage de feu et de sang. On voudrait qu’Ubu, nouveau roi de l’Amérique, du haut de sa tour new-yorkaise, ne tienne surtout aucune de ses promesses, que Poutine et Netanyahou cessent de croire à leur toute-puissance, que les conflits se résolvent autrement que par l’anéantissement des villes et des peuples, que le nouveau secrétaire général de l’ONU soit mieux qu’un pape laïque se lamentant en vain des misères qu’il n’a pas su éviter. On voudrait que notre pays s’épargne le mortifère face-à-face Fillon-Le Pen annoncé par les sondages. On voudrait que l’Europe cesse d’être cette machine à discréditer la démocratie. On voudrait tout cela parce qu’on pressent qu’il y a dans le monde les ingrédients d’une catastrophe imminente.

Dans son autobiographie, achevée en 1942, Stefan Zweig décrit brillamment ce que l’histoire a dénommé « entre-deux-guerres » [^1]. On aperçoit hélas de troublantes ressemblances entre ce « monde d’hier » et celui d’aujourd’hui : même culte de la force, même retour des nationalismes et des fanatismes, même impuissance du droit, même versatilité des opinions livrées à la démagogie et à la propagande. Même fragilité de la démocratie quand ceux qui l’incarnent manquent à leurs engagements. Même risque d’aveuglement. « C’est une loi inéluctable de l’histoire, écrit Zweig, qu’elle défend aux contemporains des grands mouvements […] de les reconnaître dans leurs premiers commencements. » On ne voit pas toujours l’orage venir, et quand on en prend conscience, il est trop tard.

Mais, bien sûr, aucun de nos vœux ne peut s’adresser aux personnages susnommés, qui n’en ont cure. On n’est pas criminel ou lâche par erreur. Tous défendent avec âpreté les intérêts de leur tribu ou de leur classe, leur pouvoir ou leur fric. Finalement, nos vœux s’adressent peut-être à nous-mêmes, à tous les citoyens engagés de la société civile. Ce sont des vœux de résistance. Des résolutions plus que des vœux. Nous devons d’abord résister à la propagande. Deux fléaux guettent qui nous renverraient dans le « monde d’hier ». Certains pays arabes, l’Égypte et la Syrie, y sont déjà retournés. C’est l’illusion que la dictature protège du terrorisme alors qu’elle est elle-même terreur, et que l’une alimente l’autre. Le second fléau se confond avec une forme d’impatience démocratique qui conduit à renoncer à la démocratie pour en combattre les lenteurs et les impuissances. Zweig lui-même avait, un temps, cédé à cette mortelle illusion [^2]. Le vote Front national procéderait de cette logique mortifère. Et le vote Fillon, à un degré moindre, aussi. Comme les socialistes de la République de Weimar, la gauche libérale d’aujourd’hui a réussi à convaincre une partie de l’opinion que la démocratie est incapable de combattre l’injustice sociale.

Cette fragilisation de la démocratie est l’un des points communs de notre époque avec « l’entre-deux-guerres ». Nous voilà à la merci de réactions irrationnelles d’une partie de nos concitoyens. D’où notre question inquiète qui s’affiche en couverture de ce numéro : « Faut-il voter avec ses tripes ? » Il n’est plus impensable qu’Al-Baghdadi fasse voter Le Pen [^3]. Combattons le terrorisme, mais méfions-nous aussi de ceux qui prétendent nous en protéger par tous les moyens. L’un des signes de faiblesse de l’époque est ce qu’on appelle aujourd’hui la « post-vérité ». Quand la démagogie et le mensonge acquièrent le statut de concept, quand les tragédies deviennent des aubaines électorales, il y a lieu de sérieusement s’alarmer.

Notre résistance, c’est d’abord cette raison qu’il nous faut essayer de garder. Ni les peurs de l’autre – migrant ou réfugié – ni la colère devant les promesses sociales non tenues ne doivent conduire au culte de la brutalité. Ne rien céder à Le Pen, ni aux états d’urgence banalisés, ni aux gouvernements « par ordonnances ». Ne pas accorder une once de notre admiration aux Poutine et autres Erdogan. Ce credo démocratique, c’est le nôtre. Il n’est jamais tiède parce que la démocratie est devenue une revendication subversive tant elle est incompatible avec des intérêts qui avancent masqués sous de prétendues lois économiques.

Le combat commence par une information libre et indépendante qui, autant que possible, nous protège des emportements grégaires. L’indépendance, cela ne veut pas dire seulement qu’il faut nous défier des pouvoirs politiques et financiers, cela veut dire aussi que nous nous défendions de tout esprit de système. Parfois de nos amis, et parfois de nous-mêmes. D’où notre refus de toute inconditionnalité. On nous en fait reproche. Mais c’est notre raison d’être. Finalement, si nous gardons une bonne dose d’espoir malgré la noirceur du monde actuel, c’est que nous voulons être résolument dans l’action.

[^1] Le Monde d’hier. Souvenirs d’un Européen est paru en 1944.

[^2] Voir également la chronique de Sébastien Fontenelle, p. 17.

[^3] Voir l’article de Pauline Graulle, p. 11.


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