Le mythe du « self-made man » des banlieues

Dans les quartiers, le taux de chômage des jeunes est de 45 %.

Cet article est en accès libre. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas se financer avec la publicité. C’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance : achetez Politis, abonnez-vous.


D’un côté, Emmanuel Macron flatte « l’élite des banlieues » ; de l’autre, il défend le modèle Uber pour s’en sortir. Les jeunes des quartiers n’auraient-ils d’autre perspective que de travailler 60 heures par semaine, sans protection sociale, pour un simple Smic, déduction faite de la commission d’Uber et des frais inhérents au véhicule ? Mais, avec « un costume, une cravate », « ils entrent dans la dignité ». Est-ce cela, la dignité, Monsieur le Président ?

Emmanuel Macron propose de développer des emplois francs afin d’inciter les entreprises à embaucher des jeunes des quartiers prioritaires, moyennant une prime de 15 000 euros sur trois ans pour une embauche en CDI. Pourtant, cette mesure, déjà mise en œuvre sous François Hollande, s’est avérée un échec patent. Pire, elle supprime toutes les autres conditions d’éligibilité, notamment le fait d’être demandeur d’emploi. Existe ainsi le risque que seuls les candidats les plus favorisés bénéficient de cette aide, et que celle-ci conduise à de forts effets d’aubaine pour les entreprises.

Dans ces quartiers, le constat est amer. Le taux de pauvreté y est trois fois plus important que sur le reste du territoire, et le taux de chômage deux fois plus élevé – pour les jeunes, il atteint 45 %, et 29 % d’entre eux sortent du système scolaire sans aucun diplôme. À cela s’ajoutent la ségrégation résidentielle et scolaire et les discriminations à l’embauche, dont beaucoup ont fait l’expérience en raison de leur nom, de leur couleur de peau ou de leur religion, réelle ou supposée. Le dernier rapport de l’Observatoire national de la politique de la ville (ONPV) souligne qu’un jeune homme diplômé d’un master a 20 % de chances en moins d’occuper un emploi de cadre lorsqu’il est issu d’un quartier prioritaire. La méritocratie tant vantée par Emmanuel Macron existe-t-elle dans la réalité ?

Même si certains profils sont mis en avant dans les médias afin de faire croire que « quand on veut, on peut », l’ascenseur social est encore loin de fonctionner en France. Tant sur le terrain scolaire que sur celui de l’emploi, la reproduction sociale persiste. Moins de 3 % des enfants d’ouvriers sont devenus cadres. Même si les enfants issus des classes populaires ne sont plus totalement exclus de l’enseignement supérieur, les établissements les plus prestigieux demeurent réservés à une élite.

Ce dont les habitants des quartiers ont besoin, c’est de dignité, mais pas celle rêvée par le Président. Une dignité qui passe notamment par un emploi décent et stable, qui leur permette de vivre. Ils aspirent aussi à pouvoir se déplacer facilement, à obtenir une place en crèche pour leurs enfants et à offrir à ces derniers une éducation de qualité, tout cela sans discrimination. Cela ne peut se faire que par une augmentation des dépenses publiques, permettant de fournir des services publics de qualité. Un dédoublement des classes à l’école sans création de postes de fonctionnaires est une chimère. La ségrégation spatiale doit diminuer partout, c’est-à-dire aussi dans les quartiers les plus aisés.

Sabina Issehnane Maître de conférences à Rennes-II


Haut de page

Voir aussi

Articles récents

Campagne d’appel à dons

Appel à dons : Politis a besoin de vous !
Consultez la page dédiée à la campagne

YesYes se tient plus que jamais à votre service !

Souhaitez-vous recevoir les notifications de la rédaction de Politis ?

Ces notifications peuvent être facilement desactivées par la suite dans votre navigateur.