« Le sexisme, c'est partout »

Laura, habitante et militante du XVIIIe arrondissement de Paris, revient sur les suites médiatiques et policières données à l'article du Parisien du 18 mai dernier, « Harcèlement, les femmes chassées de rues dans le quartier Chapelle-Pajol », et répond notamment à un article du Canard enchaîné.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Aux médias, journaux et autres volatiles de ce pays,

Chers tous,

Lectrice du palmipède depuis plus de vingt ans, j'ai découvert ce mercredi, avec consternation, son article « Chapelle de plomb » [1]. Alors, au Canard aussi, vous êtes tombés dans le panneau ?!

En aucun cas, je ne minimise ni ne conteste les témoignages de celles qui rapportent avoir été agressées et oppressées, mais soyons conséquents ! Moi-même habitante du quartier depuis plusieurs années, je peux attester, comme de nombreuses autres qui se sont exprimées ces derniers jours, que, si harcèlement de rue il y a à La Chapelle, ce n'est ni plus, ni moins, qu'ailleurs. Le harcèlement de rue, c'est partout et le harceleur, n'importe qui. Dénoncer le harcèlement de rue, oui. Le faire passer pour un sport local propre à La Chapelle-Pajol – ou tout autre quartier –, non. A fortiori quand cela revient, en réalité, à servir de grossières manipulations en pleine campagne électorale.

À lire aussi >> Harcèlement de rue à Paris : poser les bonnes questions

Vous tous, médias et canards, si vous vous étiez davantage renseignés sur les enjeux locaux, si vous étiez venus écouter habitants, passants et, allez, j'ose, migrantes et migrants abandonnés au bitume, vous auriez pigé que depuis des mois, si ce n'est des années, quelques riverains mènent un lobbying bruyant, à force de tapage auprès de qui veut, pour non pas soulager mais bien chasser cette misère souillant leur pas de porte.

Depuis quelques semaines, Le Parisien en particulier s'est fait l'écho de leurs doléances aux relents nauséabonds façon la Marine. Après plusieurs pétards mouillés, Le Parisien publie sur son site le jeudi 18 mai « Harcèlement, les femmes chassées des rues dans le quartier Chapelle-Pajol » [2]. Quelques heures plus tard, SOS La Chapelle et Demain La Chapelle, associations de riverains, lancent leur pétition « La Chapelle & Pajol : Les femmes, espèce en voie de disparition au cœur de Paris ». L'après-midi même, Babette de Rozières, candidate LR pour cette circonscription, épaulée par Valérie Pécresse, vient mener campagne tambour battant place de La Chapelle. Les médias sont là. Le lendemain un appel de ces riverains à reprendre la rue rassemble… une dizaine de personnes et trois chaises.

Mais peu importe, la mèche a pris et depuis c'est le feu d'artifice. De Marine Le Pen aux Femen, en passant par Éric Zemmour, Malek Boutih, Michel Onfray ou Mathieu Bock-Côté, figure intellectuelle québécoise (!), le monde entier (re)découvre le problème, bien réel, du harcèlement de rue et du sexisme… Mais, rassurez-vous, braves gens, le phénomène est localisé – dis-moi où tu habites et je te dirai si tu en es ! –, pour ne pas dire bientôt circonscrit par les forces de l'ordre. Ouf !

La Chapelle s'y consumera, jusque dans vos colonnes. © Politis

Car, si particularisme local il y a à La Chapelle, c'est bien la présence de personnes d'origine étrangère, qu'elles y aient un toit ou qu'elles y soient à la rue, car nouvellement arrivées en France et non accueillies, au-delà de toute précarité.

Si harcèlement de rue il y a à La Chapelle, c'est bien celui, incessant, de la police envers ces personnes étrangères démunies de tout, et par ricochet envers ceux qui, en solidarité, les soutiennent au jour le jour – par des distributions de rue, des maraudes, les orientant vers les permanences juridiques, centres de soin, services administratifs, cours de français…, jusqu'à les héberger pour quelques nuits de répit hors de la rue.

Exclus de nos « dispositifs d'accueil » ce sont des hommes, oui, mais aussi des femmes, des enfants, des mineurs isolés… des familles entières. Tous laissés à la rue, à la merci des réseaux mafieux, à commencer par ceux de la prostitution. Qui s'inquiète de leur dignité, de leur intégrité et de leur avenir ? Au printemps 2016, sur les camps de rue vers le jardin d'Éole et Stalingrad, au moins deux femmes ont manqué d'accoucher dans les tentes et la boue. Les seins des Femen n'étaient pas là. Ni la voix de ceux qu'on entend aujourd'hui dénoncer les outrages subis par les femmes à La Chapelle-Pajol…

Il ne s'agit pas d'opposer sexisme et racisme. Il est indécent de prétendre défendre le genre féminin pour, en réalité, se donner les moyens de mieux faire la chasse à d'autres… Moi, femme, militante depuis des années pour l'égalité des droits entre nous tous qui vivons ici, étrangers ou pas, je n'accepte pas de voir la défense de ma propre dignité et de ma propre intégrité instrumentalisée à ces fins racistes aux relents frontistes.

À vous tous, médias et canards, je ne vous dis pas merci. Avec cet incendie médiatique, c'est police tous les jours, à toute heure et à tous les étages à La Chapelle !

Les sans-papiers, demandeurs d'asile, « dublinés », déboutés et autres damnés de l'administration… tous se cachent tandis que les maraudes et les distributions de rue se font de plus en plus difficilement. Même la solidarité, on ne nous la laisse pas ! Tandis que les femmes – dont tout le monde se fiche, en réalité – ne sont pas mieux protégées du sexisme qui sévit partout et jusque dans les couloirs de l'Assemblée nationale.

Le sexisme, c'est partout, et si plomb il y a à La Chapelle, c'est bien celui de cette manipulation éhontée. Si plomb il y a à La Chapelle, c'est bien l'indignité subie par ces précaires parmi les précaires. Si plomb il y a à La Chapelle, comme ailleurs en France, c'est bien le fruit de nos politiques de non-accueil de cet autre venu d'ailleurs et qui aura survécu à tout avant d'échouer sur le bitume de nos trottoirs, sous nos fenêtres…

Après pareille débauche de frissons xénophobes et racistes sous couvert de pseudo-féminisme, les silences coupables ne sauraient suffire.

En attendant de vous lire,

Bien à vous,

Une Parisienne, avec tant d'autres…

[1] « Chapelle de plomb », Le Canard enchaîné, 24 mai 2017.

[2] Cécile Beaulieu, « Harcèlement, les femmes chassées de rues dans le quartier Chapelle-Pajol », Le Parisien, 18 mai 2017. Il est notable que le titre en ait été modifié après sa publication pour devenir « Paris : des femmes victimes de harcèlement dans les rues du quartier Chapelle-Pajol ».


Haut de page

Voir aussi

Clandestin malgré lui

Société
par ,

 lire   partager

Articles récents