« Les Fantômes d’Ismaël » : Sur le fil du temps

Dans Les Fantômes d’Ismaël, Arnaud Desplechin relie les histoires de son personnage, cinéaste comme lui et tourmenté. C'est le film montré en ouverture à Cannes, festival que vous pourrez suivre à partir du vendredi 19 mai sur le blog dédié « Cannes 2017 » de Politis.

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Le héros du nouveau film d’Arnaud Desplechin, en ouverture de la sélection cannoise, exerce la même activité que lui. Mais il ne s’agit nullement ici d’un autoportrait en cinéaste. Ismaël (Mathieu Amalric) boit et fume à outrance quand il travaille à son scénario, ne cesse de crier après tout le monde sur un tournage ; bref, Arnaud Desplechin l’a doté des stéréotypes habituels qui entourent ce genre de personnage, signifiant ainsi que son film n’a rien d’un manifeste sur le septième art. Les Fantômes d’Ismaël n’est pas sa Nuit américaine, où François Truffaut évoquait sa croyance dans les puissances du cinéma.

La direction prise par Arnaud Desplechin est autre, même s’il réalise une œuvre très personnelle, réunissant nombre de ses obsessions. Les Fantômes d’Ismaël opère peut-être comme un miroir, mais celui-ci est tout intérieur et morcelé en de multiples facettes.

Ismaël, en effet, est un homme fragmenté. Pourtant, un fil relie ce qui le constitue, qui pourrait bien être le sujet même du film. Mais c’est davantage une pelote inextricable, qui apparaît métaphoriquement dans une scène, quand Ismaël cherche les origines de la perspective dans deux toiles, une de l’école italienne et l’autre de l’école néerlandaise. D’un tableau à l’autre, il a tendu des ficelles, formant le réseau complexe d’une histoire à retrouver.

C’est ainsi qu’Arnaud Desplechin a dessiné son héros : en gorgeant son récit de fictions, en multipliant les pistes, en jouant sur les zones de l’imaginaire et les espaces temps. Une histoire d’insomniaque, forcément.

Début du film : Ismaël, devant son ordinateur, reçoit en pleine nuit un coup de fil angoissé de son vieil ami Henri, cinéaste comme lui. Quand il le rejoint, on reconnaît sous ses traits Laszlo Szabo, formidable acteur à l’accent hongrois déjà vu chez Desplechin, de même que chez Amalric réalisateur (Mange ta soupe), mais aussi compagnon de route jadis de la Nouvelle Vague, de Jean-Luc Godard en particulier. Pour le spectateur cinéphile, son apparition ouvre sur ces différents univers cinématographiques, à l’image du film, qui contient plusieurs histoires.

Il y a d’abord le scénario qu’écrit Ismaël, dont Ivan (Louis Garrel) est le protagoniste, inspiré de son propre frère. Personnage improbable, Ivan entre, pour ses débuts dans la vie active, dans les services du Quai d’Orsay, puis est envoyé à Prague, où il tombe amoureux d’Arielle (Alba Rohrwacher). Ivan est un drôle de diplomate. On le voit se rendre dans une prison du Tadjikistan pour interroger un détenu suspect. En fait, Ismaël voit son frère en espion, dont on ignore les activités précises. Le scénario d’Ismaël résonne avec le précédent film d’Arnaud Desplechin, Trois Souvenirs de ma jeunesse, où Paul Dédalus devait s’expliquer sur la possibilité qu’un autre homme porte la même identité que lui.

Reste les histoires d’amour. Depuis deux ans, Ismaël a pour compagne Sylvia (Charlotte Gainsbourg), une femme tranquille bien qu’inquiète, qui peut faire entrevoir à Ismaël le début d’un sentiment auquel il n’est pas habitué : la sérénité. Mais un personnage vient tout remettre en cause : son ex-femme, Carlotta (Marion Cotillard). Après avoir disparu vingt ans plus tôt, celle-ci sort de nulle part et aborde Sylvia sur une plage de l’île de Noirmoutier. Ismaël la tenait pour morte, mais son souvenir n’était pas éteint. La réapparition de Carlotta met en danger son couple avec Sylvia et déclenche en lui une tempête d’émotions.

Mais Carlotta est-elle bien réelle ? Ne serait-ce pas un fantôme du passé ayant repris chair (le corps de Marion Cotillard ne passe d’ailleurs pas inaperçu : elle danse, se dénude…) ? Une hantise d’Ismaël sortant de son imagination prolixe ? La manifestation concrète d’une blessure irrésolue ?

Récit d’espionnage, zeste de fantastique avec résurgence de faux ou de vrai spectre, mais aussi histoire d’amour et de déchirements, Les Fantômes d’Ismaël fait feu de tous les bois fictionnels, avec son héros tourneboulé qui, au moment où son tournage commence, fuit à Roubaix, sa ville natale (celle également d’Arnaud Desplechin), pour tenter de reprendre pied.

Comme si les lignes narratives n’étaient pas suffisamment diverses, on annonce une seconde version des Fantômes d’Ismaël, avec 20 minutes supplémentaires. Celle-ci serait plus éclatée, moins concentrée sur le trio amoureux, et aussi plus tourmentée. Nous n’avons pu voir jusqu’à maintenant cette version qui suscite la curiosité [1]. Avec ce film, Arnaud Desplechin se montre décidément bien généreux.

[1] Elle est programmée au Cinéma du Panthéon, Paris Ve, dès ce mercredi.

Les Fantômes d’Ismaël, Arnaud Desplechin, 1 h 50.


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