Catalogne : Renégocier le statut d’autonomie

Les Catalans nous reposent des vieilles questions qui ont toujours agité le mouvement socialiste, sur la nation et le droit des peuples.

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La crise catalane réveille au sein de la gauche française de vieux débats : Jacobins contre Girondins, centralistes contre régionalistes, avocats de l’État-nation versus partisans d’une Europe fédérale. Mais avant d’en découdre sur les grands principes, il y a à Madrid la politique immédiate, ses enfermements, ses calculs pusillanimes, ses obstinations et ses périls. Les responsables politiques que nous avons interrogés dans ce numéro, de la France insoumise au NPA, en passant par les communistes et les écolos, le savent bien. D’où leur prudence. Quel que soit le fond de leur pensée, ils mesurent tous le caractère explosif de la situation. Et tous appellent à la négociation. D’autant plus qu’ils sentent, comme nous, le Premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, prêt à toutes les violences, administratives et policières. Il a montré le 1er octobre de quoi il était capable.

Mais la prudence est dictée aussi par le caractère composite du camp indépendantiste et par la diversité des motivations. L’indépendance revendiquée n’est-elle qu’une excroissance de l’esprit de clocher, quelque chose d’identitaire et de rabougri, et, pour tout dire, de réactionnaire, ou bien s’agit-il au contraire d’une affirmation démocratique et républicaine contre la monarchie, doublée d’une légitime revendication économique et sociale ? Cela varie selon les interlocuteurs. Les indépendantistes catalans nous reposent des vieilles questions qui ont toujours agité le mouvement socialiste, sur la nation et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais qui peuvent aussi, par les temps qui courent, se teinter de xénophobie et se perdre en rétractations identitaires.

Les amis de M. Puigdemont n’échappent pas à l’équivoque nationale. Il faut lire à ce sujet les pages sublimes écrites en 1989 par Daniel Bensaïd à l’occasion du centenaire de la Révolution [1]. Il y disait son aversion pour « l’esprit de clocher » et son aspiration « aux grands espaces » et à l’Europe « comme horizon minimum ». Vibrant plaidoyer contre la fragmentation des territoires et les nationalismes. Paradoxalement, ce texte irait plutôt dans le sens des indépendantistes de la gauche catalane, en guerre contre un État-nation ultra-réactionnaire. Eux aussi rêvent peut-être de s’adresser à une Europe des « grands espaces ». Hélas, celle-ci n’existe pas. Et l’Europe réelle, celle de M. Juncker – qui pactise avec Rajoy, dont elle partage le dogme libéral –, leur oppose un souverain mépris. Comme Paris. Comme Berlin. C’est ici la grande faiblesse des indépendantistes catalans. Ils se trompent d’Europe. Peut-être les meilleurs d’entre eux sont-ils simplement en avance sur leur temps… Faute de pouvoir résoudre toutes les contradictions de la revendication indépendantiste, il reste à se replier sur les questions de statut et de fiscalité. Ce sont les plus concrètes, et donc les plus propres à la négociation. Il faut espérer que les deux parties s’en emparent.

Car une chose est certaine : si l’indépendance est revenue à l’ordre du jour après des décennies d’effacement, c’est qu’un événement a électrisé les esprits. Et cet événement, c’est évidemment la décision du tribunal constitutionnel de juin 2010 qui a amputé de quelques articles essentiels le statut de 2006. Or, celui-ci était hérité d’un texte républicain de 1932 annulé par la dictature franquiste. Il n’en fallait pas plus – et c’est déjà beaucoup – pour qu’une mémoire douloureuse remonte à la surface. L’immense manifestation de juillet 2010 a immédiatement renoué avec la revendication historique. Il n’est pas indifférent de rappeler que le fameux recours qui a rallumé l’incendie était déjà l’œuvre de Mariano Rajoy, qui est dans cette histoire deux fois pyromane. La guerre contre l’autonomie catalane – je dis bien « l’autonomie » – est pour lui une vieille affaire personnelle, en même temps qu’une opération politicienne qui séduit ses alliés les plus droitiers. Sa volonté d’en découdre et de ne rien concéder a remis en selle les indépendantistes les plus identitaires. Elle est largement à l’origine de leur victoire électorale de septembre 2015, et de l’avènement, un an plus tard, de celui qui est aujourd’hui son ennemi juré, Carles Puigdemont. Les assauts policiers du 1er octobre viennent donc de loin. Et la haine de Mariano Rajoy ne présage rien de bon si la crise vient à s’envenimer.

Pour autant, la responsabilité historique de la vieille droite espagnole ne doit pas faire oublier le caractère aventureux de la démarche du Président catalan. Dans l’immédiat, la solution est donc la renégociation et le renforcement du statut d’autonomie. Car, en attendant une hypothétique indépendance, les Catalans peuvent vivre. Comme les « provinces françaises ». C’est Jean Genet qui disait cela dans un texte de 1977 consacré aux droits des peuples et à la nation [2]. Et il ajoutait : « Les Palestiniens, les Bengalis et les Sahraouis, pas encore. »

[1] Moi, la Révolution, Daniel Bensaïd, éd. Don Quichotte.

[2] Réédité récemment sur l’Humanité.fr

N. B. : À l’heure où ces lignes ont été écrites, Carles Puigdemont n’avait pas encore prononcé son discours devant le Parlement catalan.


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