Cette droite espagnole irascible

Bien sûr, Franco n’est pas revenu. Mais la mémoire est encore douloureuse et Mariano Rajoy a réussi le tour de force de réconcilier les « oui » et les « non » au référendum catalan.

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Devant une poignée de journalistes français – dont j’étais –, un historien catalan avait rappelé un jour une de ces vérités que l’on n’a pas immédiatement à l’esprit quand il s’agit de commenter l’actualité espagnole : « Franco est mort dans son lit, disait-il, et à la différence de beaucoup d’autres pays, la dictature n’a pas été chassée par un soulèvement populaire. » Il en déduisait le caractère irascible de la droite espagnole au pouvoir à Madrid. La remarque n’était pas anodine. Elle l’est moins encore depuis dimanche. En voyant cette masse sombre, casquée, bottée et gantée, se déchaîner contre des femmes et des hommes venus voter en famille, on se dit que les « traditions » ne se perdent pas. Bien sûr, Franco n’est pas revenu pour autant. Et nous en sommes loin. Mais la mémoire est douloureuse dans un pays qui se déchire encore sur la question des morts républicains de la guerre civile auxquels les autorités refusent toujours des sépultures [1].

L’Espagne dite démocratique a cette caractéristique d’avoir entretenu en son sein un personnel politique, administratif et militaire issu d’une autre époque. Cela s’est vu dimanche. Cela s’est entendu aussi, de la bouche même du chef de gouvernement, Mariano Rajoy, bâté comme une mule, au point de nier contre la terre entière l’évidence des faits. Si bien que, quoi que l’on pense de la revendication indépendantiste, on ne peut que pencher du côté de ceux qui brandissaient leur bulletin de vote face à la matraque. On me dira que la police française n’a pas besoin d’ascendance franquiste pour donner du bâton et de la grenade contre des manifestations pacifiques. Notre histoire sociale récente regorge d’exemples. Mais briser des urnes et frapper des électeurs, c’est encore d’une autre portée symbolique qui renvoie à la nature même d’un régime.

L’obstination de Mariano Rajoy dans cette affaire ne date pas de dimanche. Même si, dimanche, elle a donné sa pleine mesure. Depuis six ans qu’il est au pouvoir, ce Galicien n’a en effet jamais cessé de souder les Catalans contre le pouvoir espagnol. Alors même qu’il était encore dans l’opposition, c’est lui et son parti qui, en 2010, avaient fait annuler le statut d’autonomie de la Catalogne. Là où un habile négociateur aurait divisé le front, lui n’a pas manqué une occasion de coaliser des indépendantistes aux convictions et aux objectifs pourtant multiples. Peu de chose en commun, par exemple, entre des nationalistes identitaires qui se réfèrent à une culture éternelle, une partie de la gauche radicale qui voit là l’occasion de subvertir la nation et l’État espagnol, et des citoyens simplement révoltés par l’obstination du pouvoir central. Ceux-là font surtout valoir les arguments fiscaux. Ils ne comprennent pas que la Catalogne soit privée du droit de collecter l’impôt, et que l’argent du contribuable catalan aille directement à Madrid. Et moins encore que l’État le reverse si chichement, alors que la Catalogne doit construire et entretenir ses écoles, ses hôpitaux et ses routes. À Barcelone, on entend souvent cette question : « Pourquoi n’a-t-on pas un droit qui est accordé au Pays basque ? » Et l’on ajoute avec amertume : « Alors que nous, on ne s’est jamais livré à la violence. » Cette phrase devrait résonner, aujourd’hui plus que jamais, aux oreilles des démocrates véritables, non comme une menace, mais comme un risque.

Voilà pourquoi cette Catalogne qui représente 20 % du PIB de l’Espagne, et qui est riche comme la Finlande, s’estime spoliée. Et voilà comment le noyau « identitaire » reçoit le renfort massif d’une population devenue peu à peu indépendantiste. Mais Mariano Rajoy refuse catégoriquement de lâcher du lest. Ce qui serait d’autant plus facile que la plupart des indépendantistes ne contestent pas un devoir de solidarité envers les régions les plus déshéritées. L’Espagne n’est pas comme la Yougoslavie de 1990 à la veille d’une apocalypse. L’indépendance divise une gauche qui n’a généralement pas de passions identitaires. Podemos, par exemple, est partagé. Mais le parti de Pablo Iglesias était en revanche favorable à un référendum. Mariano Rajoy a réussi le tour de force de réconcilier les « oui » et les « non ».

Cependant, si la responsabilité de la crise incombe principalement à Rajoy et au Parti populaire, il faut dire aussi que le chemin emprunté par le gouvernement catalan et son président, Carles Puigdemont, est aventureux. Si le Parlement en vient à proclamer l’indépendance cette semaine, comme cela est annoncé, le blocage risque d’être total. Mieux vaudrait sans doute que le président catalan profite de sa victoire politique pour forcer Madrid à renégocier la question fiscale et le statut d’autonomie. Il pourrait contraindre une partie de la communauté internationale à appuyer sa démarche, alors qu’une proclamation unilatérale au contraire l’isolera. Les capitales européennes sont de toute façon guidées par le pacte sacré des politiques libérales, et elles ont trop peur d’un effet de contagion. Les Européens, et en particulier la France, incapables de condamner les violences policières de dimanche, n’ont déjà pas brillé par leur courage, ne leur demandons pas d’être téméraires.

[1] Voir l’article de Laura Guien « Ce franquisme qui ne passe pas », Politis, n° 1433-34.


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