Saad Hariri : L’otage du Prince

Aucune sécurité n’est possible tant que deux grands conflits ne sont pas réglés politiquement : la guerre civile syrienne, et le conflit israélo-palestinien.

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Au moment où, à Paris, nous rendons hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015, il n’est pas inutile de se pencher une nouvelle fois sur les désordres du Moyen-Orient. C’est là que s’enracine le terrorisme. Daech est certes vaincu, mais comment ne pas comprendre que d’autres prendront le macabre relais, tant que cette région sera à feu et à sang. Or, les puissances occidentales ont une responsabilité à la fois historique et tout à fait actuelle dans cette situation. La complaisance à l’égard de la politique coloniale israélienne, les ventes d’armes à l’Arabie saoudite, les atermoiements face aux crimes de Bachar Al-Assad pèsent plus lourd que les tentatives vaguement diplomatiques d’Emmanuel Macron. Comme souvent au Moyen-Orient, les actes contredisent cruellement les paroles.

Venons-en au dernier épisode en date, aussi étonnant qu’inquiétant. Il n’est pas fréquent qu’un Premier ministre soit pris en otage. Et moins encore lorsque le preneur d’otage n’est pas un quelconque groupuscule terroriste, façon Italie des années de plomb, mais un État. Il n’y a guère qu’au Moyen-Orient que l’on voit ça. Mais le rapt politique du Premier ministre libanais, Saad Hariri, par le régime saoudien est une affaire un peu plus compliquée qu’il y paraît. Car, en vérité, sa condition d’otage est à la fois très ancienne et, dans une certaine mesure, consentie. Elle a d’abord été politique et financière, avant de tourner, le 4 novembre, à la contrainte physique.

Pour comprendre de quoi il s’agit, il faut évidemment remonter au père de Saad, Rafic Hariri. L’homme dont on disait, avant son assassinat en 2005, qu’il « possédait » le Liban, tant sa fortune était colossale. Une fortune qui lui venait d’Arabie, où il avait su devenir le promoteur immobilier chéri de la famille royale. Tout-puissant au Liban, dont il fut plusieurs fois Premier ministre, Rafic Hariri était dépendant de Riyad. « Otage », en quelque sorte, depuis le début des années 1970 (et, accessoirement, grand ami de Jacques Chirac, longtemps logé dans l’un de ses appartements parisiens). Saad, son deuxième fils, a pris la succession, tant au plan politique que financier. Mais il a aussi hérité d’un sérieux fil à la patte. Ce qui fait que lorsqu’il se rend à Riyad, le 4 novembre, pour annoncer depuis la capitale saoudienne sa démission de son poste de Premier ministre, c’est un obligé autant qu’un otage qui fait le voyage.

Il ne saurait rien refuser au nouveau maître du clan saoudien, le jeune Mohammed Ben Salmane. Mais pourquoi a-t-il été aussi brutalement convoqué, et sommé de donner sa démission depuis une capitale étrangère ? Sans doute parce qu’il était en train d’opérer un rapprochement avec le tout-puissant Hezbollah, bête noire de l’Arabie saoudite. Un rapprochement en forme de compromis douloureux avec un parti fortement soupçonné d’avoir assassiné son père. Car, en fait, le Hezbollah est le pivot de toute cette affaire. Le mouvement chiite libanais est aujourd’hui un parti politique influent qui possède un tiers des portefeuilles ministériels dans le gouvernement de… Saad Hariri, et une milice surarmée bien plus puissante que l’armée libanaise. De plus, le Hezbollah tient en dépendance le président chrétien Michel Aoun. Mais ce que lui reproche par-dessus tout l’Arabie saoudite, c’est son interventionnisme au compte de l’Iran dans tous les conflits régionaux. Le Hezbollah a sauvé le régime syrien alors que celui-ci était aux abois. La milice chiite est intervenue au sol contre les rebelles, bien avant que l’aviation russe vienne porter le coup de grâce à Alep. Et voilà qu’aujourd’hui des détachements du Hezbollah guerroient au Yémen en soutien aux rebelles pro-iraniens houthis traqués par l’aviation saoudienne.

Bref, le Hezbollah est sur tous les fronts anti-saoudiens, qui sont aussi des fronts iraniens. Mais cette dispersion ne risque-t-elle pas de l’affaiblir dans sa mission « historique » : la résistance à Israël, au Sud-Liban ? C’est peut-être cette faille qu’aperçoit Mohammed Ben Salmane qui verrait d’un bon œil une offensive israélienne contre le parti chiite libanais. Décidément, le Moyen-Orient n’est plus ce qu’il était. On est loin de l’union sacrée contre Israël. Cela aussi, c’est l’onde de choc de l’intervention américaine en Irak, en 2003. En installant à Bagdad un pouvoir chiite pro-iranien, les États-Unis ont, non seulement, favorisé l’émergence de Daech, mais exacerbé un antagonisme entre l’Arabie saoudite et l’Iran qui relativise l’opposition à l’État hébreu.

Quant au Hezbollah, il a perdu beaucoup de son prestige en volant au secours du régime Assad. Un prestige qu’il tenait de sa résistance à Israël. On aurait tort de regarder de trop loin ces manifestations d’instabilité qui ne manquent jamais d’avoir des répercussions en Europe. Tout cela confirme qu’aucune sécurité n’est possible tant que deux grands conflits ne sont pas réglés politiquement. La guerre civile syrienne, car la rébellion ne tardera pas à se reconstituer sur les mêmes revendications sociales et démocratiques qu’en 2011. Et le conflit israélo-palestinien, de moindre intensité certes, mais qui fait peser sur la paix régionale une menace permanente. N’oublions pas l’aveu du fondateur du Hezbollah, Mohammed Fadlallah : « Si Israël n’était pas entré au Liban en 1982, le Hezbollah n’aurait jamais existé. » Beaucoup des désordres du Moyen-Orient s’enchaînent à partir de ce conflit presque originel.


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