La Libye de Sarkozy

À partir de l’affaire du DC10 d’UTA, en 1989, le glauque commerce des armes n’est plus seulement un peu glorieux commerce d’État, mais devient possiblement trafic d’influence, corruption, ou même privatisation du commerce d’État.

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La mise en examen de Nicolas Sarkozy dans l’affaire du financement libyen de la campagne présidentielle de 2007 nous invite à un petit retour en arrière. Car la France et Kadhafi, c’est une vieille histoire qui en dit aussi long sur notre pays que sur l’ancien dictateur. Une histoire de realpolitik qui se raconte en deux époques. La première s’ouvre dès le mois de décembre 1969, soit à peine trois mois après le coup d’État du « bouillant colonel », lorsque la France vend au tout jeune régime cent dix avions de chasse Mirage [1].

L’homme, pourtant, n’avait rien pour plaire à la France de Pompidou. Il se réclamait de l’héritage politique de Nasser, ce qui, à Paris, n’était pas du meilleur effet. Mais il disposait d’un argument de poids : le pétrole. La France avait besoin de pétrole et elle était (déjà) grande productrice d’armes. Faute d’être cordiale, l’entente était intéressée. Au point de résister à bien des épreuves. Ainsi, Mitterrand n’a pas hésité à rencontrer Kadhafi, deux ans à peine après que le guide de la « Grande Jamahiriya arabe libyenne », ainsi qu’il se dénommait, eut fait incendier notre ambassade, et déstabilisé le Tchad d’Hissène Habré, fief choyé de la Françafrique. La France n’est pas rancunière quand il y a du pétrole. Elle ne le sera pas beaucoup plus lorsque, en septembre 1989, Kadhafi fait abattre un DC10 de la compagnie UTA au dessus du désert du Ténéré, tuant 170 personnes.

Paris parviendra même à contourner l’embargo sur les armes décrété par l’ONU. Mais c’est là que s’ouvre notre deuxième époque, quand la diplomatie des ventes d’armes et du pétrole prend une nouvelle tournure avec l’arrivée des « intermédiaires ». Cyniques et amorales, les relations entre les deux pays l’étaient déjà auparavant. Mais elles étaient officielles. Nos ambassadeurs traitaient directement avec le colonel, et rendaient compte de leurs négociations au Quai d’Orsay. Jusqu’aux pots de vin versés à la famille et aux proches de Kadhafi. Rien de bien joli, mais rien de caché pour qui voulait savoir. Or, voilà que surgissent de nouveaux personnages. C’est le temps des Takieddine et autres Djouhri. Et celui des commissions et rétrocommissions. Comme dans l’affaire Karachi, où apparaissent déjà les noms de Ziad Takieddine et d’un témoin nommé Sarkozy. Le glauque commerce des armes n’est plus seulement un peu glorieux commerce d’État, mais devient possiblement trafic d’influence et corruption. Si l’enquête judiciaire, qui s’appuie sur celle menée depuis 2012 par nos confrères de Mediapart, confirmait cette forte présomption, on serait plongés dans la sphère du commerce privé ou même de la privatisation du commerce d’État. Il ne s’agirait plus de remplir les caisses de l’État mais celles d’un parti politique et d’un clan. Qui plus est, alimentées par l’argent d’une dictature.

Une autre question vient naturellement à l’esprit. L’intervention franco-britannique du 19 mars 2011 a-t-elle été motivée par l’unique souci d’éviter à Benghazi, la grande ville rebelle de l’est du pays, le carnage annoncé par Saïf Al-Islam, le fils du colonel ? Sans doute pas. Mais le débat est toujours permis sur la question de savoir s’il fallait ou non intervenir pour éviter un bain de sang alors que le régime venait de reprendre aux rebelles les deux villes côtières de Ras Lanouf et Brega. Était-il possible d’imaginer une stricte application du principe « Responsabilité de protéger » en vertu de la résolution 1973 des Nations unies ? Je l’ai pensé et écrit. Et on peut toujours discuter à l’infini sur ce qui se serait passé s’il n’y avait pas eu d’intervention. Ce qui est sûr, c’est que les limites édictées dans la fameuse résolution onusienne ont été rapidement outrepassées, et que l’Otan a pris le relais, se lançant dans une folle fuite en avant jusqu’à la mort infiniment suspecte de Kadhafi, au mois d’octobre.

L’hypothèse que cette issue ait été encouragée, sinon organisée, ne peut être écartée. La France de Sarkozy pouvait y trouver un double profit : l’installation d’un régime ami, acheteur d’armes et vendeur de pétrole, et la disparition d’un personnage gênant. De là à affirmer que tout est manipulation, qu’il n’y avait pas de révolution libyenne, ni de répression, il y a un pas que je ne franchirai pas.

[1] Lire Sarkozy-Kadhafi, histoire secrète d’une trahison, Catherine Graciet, Seuil (2013), et Au cœur de la Libye de Kadhafi, Patrick Haimzadeh, JC Lattès (2011).


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